— Tant mieux, père Martin ! trop de travail enrichit !

Et il sourit aussi, comme sa femme.

Du changement ? il ne comprend pas. Non, elle n’est point changée, son existence ; voilà bien la place, l’église et la fontaine, les mêmes choses, les mêmes bruits, les mêmes paroles. Des morts qui passent, sous le drap noir ; des enfants que l’on va baptiser. Les hommes marchent, les souliers s’usent. Tac ! tac ! pan, pan ! mais cela va finir. La maison va se construire. Elle se construit, elle monte. Voici déjà tout le premier étage… On en parle dans le pays ! La maison du père Martin ?… Elle masquera la vue de la plaine à la maison du notaire, qui n’est pas content. Encore quelques jours, brave homme, et à force de besogner, tu auras gagné le jour du repos ! Besogne ! besogne ! Elle chante clair, la fontaine ! Demain tu ne l’entendras plus. Le bruit de ton marteau semble sonner la joie. La maison neuve a deux étages. Les maçons, sur les toits, contre la cheminée blanche, ont planté le drapeau, orné d’un bouquet de laurier-rose ! Ton rêve est réalisé ! Ta maison est debout. Ton drapeau flotte, ma foi ! comme celui de la mairie aux jours des fêtes ! Allons, Martin ! paie aux maçons bouteille ! Choisis pour cela un dimanche, un beau, un bon dimanche, et qu’on baptise la maison !…

… Tu ne tireras plus l’alène et tu peux poser ton marteau !

XI

« Je ne tirerai plus l’alène, et je peux poser mon marteau !… » Tant on a bu et rebu à la santé du père Martin, qu’il s’est grisé, tout à fait grisé. Il est bon, le petit vin blanc dont jamais Martin n’avait bu ! Ce n’est pas l’eau de la fontaine ! Voici le premier dimanche de Martin, et c’est la première fois qu’un dimanche il n’entend pas sortir de l’église le bourdonnement régulier des psaumes, monotones comme la vie éternelle dont ils nous parlent ! C’est donc, cette fois, un vrai dimanche, le dimanche du repos. Tout va changer, dans la vie de Martin. Et gaiement, il tapote sur l’épaule de l’apprenti. Eh ! eh ! eh !… Tous deux ils sont gris et tous deux se regardent d’un air bien drôle, en se disant des choses si plaisantes qu’autour d’eux on s’attroupe !… On rit d’eux ; on les excite ! La femme de Martin accourt… Comment ! pourquoi la fête s’est-elle achevée en bataille ?

XII

La fête s’est achevée en bataille. Aussi, comment s’est-il grisé ? Pourquoi a-t-il grisé le petit apprenti ? On ne les aurait pas plaisantés tous les deux sur le compte de sa femme à lui, le pauvre Martin ! à son âge ! Il n’aurait pas été furieux ! Et le soir, dans la vieille maison qu’il habite (la vieille, pas la sienne, pas la neuve !), demeuré seul avec sa femme et son apprenti, il n’aurait pas vu rouge, et, d’un coup de tranchet, blessé au bras le jeune homme !… Mais c’était son premier dimanche ! Il changeait, et pour toujours, de vie et d’habitude ; il a voulu faire une fête, la fête de sa vie, la seule, l’unique, et qu’on dise : « Oh ! Martin, ce jour-là, a bien fait les choses ! » Et alors il est rentré gris ! et il les a battus, tous les deux ; ils se sont défendus ; il y a eu des coups, des cris et du sang ! Et (elle n’est pas gaie, cette histoire, mais elle est vraie, hélas ! pour le malheur du pauvre homme !) il a, dans l’accès fou de sa colère d’ivresse, une lampe à la main, mis le feu aux rideaux de son lit, aux rideaux des fenêtres, criant bien fort : « Que tout brûle !… » Il en avait assez, de cette vie de travail où le seul jour de fête qu’il ait voulu se donner s’est changé en jour de malheur !…

Et devant la maison en flammes, tandis qu’on panse l’apprenti et que l’on console la femme, Martin pleure, pleure ! Martin pleure comme un enfant.

XIII