La maison neuve n’est plus à lui. La moitié de l’argent empilé dans les bottes a payé l’incendie, qui a été grave. Pourtant l’échoppe n’a pas souffert. La verdure, depuis ce jour (qui fut il y a deux ans), a repoussé ; et l’horloge, au fond de l’échoppe, fait tac, tac, comme si rien ne s’était passé.
Sur la place, les arbres tour à tour sont verts ou jaunissants ou tout dépouillés. La fontaine aux quatre becs coule, coule, coule avec son bruit gai, d’une gaieté triste parce qu’elle n’a point d’âme, et qu’elle laisse indifféremment passer les morts et les nouveaux-nés. Enterrements, mariages, baptêmes, sur la place de l’église de mon village, cela se voit tous les jours. Le chœur des grenouilles fait la nuit un grand tapage qui ne déplaît pas à ceux qui ont coutume de l’entendre, lesquels se réveilleraient brusquement, si ce bruit venait à se taire. En été, les cigales saccadées bruissent dans les hautes branches des platanes remués, sous lesquels l’ombre est criblée de ronds lumineux qui eux aussi s’agitent selon le vent, comme nos âmes qui toujours vont de l’espérance à la crainte, toujours ! Tac, tac, pan, pan ! le temps coule, le marteau frappe ; les hommes marchent, les souliers s’usent… « Bonjour ! bonjour ! père Martin !… »
XIV
Il est là, le père Martin, seul comme autrefois, seul sans apprenti. Sa femme ne sourit plus. Elle vieillit, vieillit, se parchemine et se voûte. Elle fait la soupe et coud les habits. Son mari tire l’alène. Il ne demande plus rien, ni maison, ni jardinet. Pourtant, parfois, comme en un rêve, il se répète : « Oh ! si j’avais un jour, si, avant de mourir, j’avais une maisonnette ! Un petit jardin ! » — Mais au fond, il en a assez de la vie, de cette vie où les fêtes tournent en jours de malheur !
Il vit par habitude, parce que c’est « comme ça ».
XV
Dans son cadre de verdure, où le printemps met çà et là des fleurs rouges comme du sang, il a l’air d’un portrait de maître, où le peintre a su, par la ligne et par la couleur, raconter toute la vie d’un homme, toute la vie.
XVI
Au loin, coupant la plaine, des trains de chemins de fer sifflent, à deux lieues du village. Ils courent sur des rails qui vont d’un bout du monde à l’autre, ou qui plutôt entourent la terre comme un cercle une barrique ; mais Martin est toujours là, assis sur sa chaise basse, dans son échoppe étroite.
Sur la mer courent les navires qui, eux aussi, avec leur sillage, font un cercle à la terre. Martin est toujours là, tirant l’alène, frappant du marteau, dans son échoppe étroite.