Marcant, le violent, le rude et jaloux Marcant, se sentit pris de vertige... Chacun des mots de l'enfant ajoutait à son angoisse... Ce yacht à vapeur était maître de revenir à son heure... Pour ce bateau-là, il n'y avait pas de vent contraire... Quelle puissance avait donc pu la faire aller à bord de ce bateau sans son enfant! Cela seul était une faute suffisante... «Monsieur Pierre qui l'aime tant!» Un flot de sang lui monta au cerveau. Il eut envie de tuer... ou de mourir!...
—Il vient souvent, Monsieur Pierre?
Il prononça ces mots malgré lui; il aurait voulu les retenir... il était trop tard... Il les entendit non en lui-même mais de ses oreilles, et il les jugea comme si un autre les eût prononcés!... Interroger l'enfant, faire, par l'enfant, accuser la mère, c'était mal! c'était horrible!...
—Monsieur Pierre! Je crois bien, qu'il vient souvent!... Il vient tous les jours!
—Tous les jours! se répéta Marcant.
Depuis qu'il était là, il avait dans sa tête une tempête d'idées noires, un chaos ténébreux de sensations confuses... Ce mot: «Il vient tous les jours» entra dans cette obscurité comme un coup de lumière crue: «On le trompait! c'était sûr!...»—Il vient tous les jours!... Elle ne lui avait pas dit cela?... Donc, elle le trompait!... Il cessa de s'interroger, de douter, de ne plus comprendre... Il revit, dans un éclair, tout le chemin parcouru par Elise depuis sa première rencontre avec Dauphin... Ce mot de son enfant déchaîna en lui l'horrible jalousie clairvoyante capable de châtier le crime imaginaire et qui, dans le cas présent, devinait la faute vraie. Et, sans autre examen, sans autre preuve, pareil à ces gens qui tuent pour un regard innocent, mal interprété, il accepta sa conviction comme justifiée. Elle était coupable, tout l'accusait... Que faire, à présent! Que faire! Rien! Attendre! Et surtout, avant tout, rassurer l'enfant,—l'enfant qu'elle prétendait aimer, qu'elle avait trahi, abandonné, trahi!... Ah! la malheureuse!... Elle qui le connaissait jaloux!... Elle, que pendant tant d'années il avait privée, par jalousie pure, de bals et de fêtes, parce qu'il ne voulait pas l'exposer au regard des hommes, dans le monde! Ah! la malheureuse! Elle, que son enfant préférait à lui!... «Ah! mon pauvre Georges!» Il se débattait dans l'horrible impuissance. Pour lui-même, il ne pouvait rien;—et, son enfant, il ne pouvait pas le prendre dans ses bras, pour le bercer, le consoler, l'endormir...
—Ecoute, mon Georges, si tu n'es pas trop fatigué... raconte-moi ce qui est arrivé... Est-ce que tu veux bien?
Il assouplissait sa voix, la faisait caressante... avec des envies qu'il réprimait de gémir, lui aussi, dans le vent qui grondait au bord de la mer rageuse, de hurler comme les loups-garous, comme les chiens qui aboient au perdu ou à la mort...
—Oui, mon papa, voilà. Maman a voulu m'emmener sur ce bateau avec Monsieur Dauphin qui est mon ami. Je n'ai pas voulu parce qu'une autre fois j'avais été un peu malade du mal de mer. Alors maman ne voulait pas y aller, mais moi je n'ai pas voulu qu'elle soit privée, à cause de moi, de la jolie promenade... Alors je le lui ai dit. Elle ne voulait toujours pas, et moi je voulais. Alors, à la fin, elle est partie. J'étais bien content et j'ai bien travaillé. Et puis ma bonne m'a fait promener, pas Marion, l'autre, qui vient seulement dans le jour. Et puis nous sommes revenus à la maison. Et puis on m'a fait dîner. Et puis on m'a fait coucher... Ça m'ennuyait bien de ne pas voir maman pour l'embrasser comme tous les soirs, mais enfin je savais qu'elle allait revenir, j'étais raisonnable et je me suis endormi en faisant ma prière... Et puis alors... et puis alors...
Il s'arrêta et éclata de nouveau, inconsolablement, en sanglots et la douleur de l'enfant descendait de là-haut sur ce père, et l'écrasait.