Marcant n'avait rien vu. Il était monté près de Georges qui dormait toujours... et qu'il n'embrassait pas, de peur de le réveiller.

TROISIÈME PARTIE

I

A pleins bras, comme il eût porté une enfant, Pierre porta Elise jusque dans sa chambre. Déjà, sincèrement, sa résolution était prise. Son cœur, léger, était bon. «Ah! on la chassait?... Eh bien, il la garderait, lui! Elle était sienne, maintenant, sa maîtresse définitive et, qui sait! peut-être, un jour sa femme...»

Elle n'était pas évanouie. Pourtant le contact de l'eau à peine fraîche, en ce mois chaud, ne l'avait pas rendue à elle-même. C'était dans un délire confus qu'elle s'était jetée à la mer; et, sous l'eau, elle avait éprouvé, comme dans la fièvre, un bien-être mauvais! Elle avait eu non pas l'idée mais la sensation d'un enveloppement brusque dans la mort liquide, fatale, où ses douleurs étaient sûres d'étouffer. Ses douleurs, c'était elle-même. Elle se sentait donc, avec une joie étrange, ensevelie vivante, d'un seul coup... elle allait mourir... elle le voulait... et ne savait plus pourquoi... mais elle le voulait! Elle souffrait, ne voulait plus souffrir, et ne savait plus de quoi! Sa volonté, sa raison déjà avaient abandonné le monde des vivants et pourtant la vie physique était encore intégrale en elle. Elle n'eut pas même le temps de vouloir mécaniquement respirer. L'eau amère n'était pas même arrivée à sa bouche, quand elle se sentit saisie, arrêtée dans son élan inflexible vers la mort et l'oubli.

A ce moment elle voulut avancer plus loin dans la mort et pour cela crier: «Laissez-moi!» Elle ouvrit la bouche et but; elle se sentit étouffer. Tout le reste disparut pour elle aussitôt. Il n'y eut plus en elle de douleur autre que l'angoisse de l'asphyxie. La volonté de la nature se substitua, infinie, à toutes les raisons, toujours agissantes quoique oubliées, qu'elle avait de vouloir mourir—et la créature désira respirer. Et, lorsque, après une minute de cauchemar sous l'eau profonde, elle se sentit ramenée à l'air des vivants, alors elle s'abandonna dans les bras qui la sauvaient. Et tandis que Pierre la descendait, toute ruisselante dans sa chambre, il se sentait serré contre elle. Il s'y trompait. Ce n'était pas la maîtresse qui étreignait l'aimé. C'était une femme qui, obéissante à la nature physique, étreignait la vie retrouvée.

Instinctivement, le capitaine le suivait, ce que François, le valet de chambre, n'osa point faire. Pierre vit le capitaine passer devant lui et ouvrir les portes, puis s'éloigner en lui disant:

—Je vais revenir, monsieur Pierre!

Le vieux brave homme l'appelait souvent ainsi. Il l'avait connu tout petit.

Pierre, qui avait compris, attendait debout, avec son fardeau entre les bras, qui ruisselait comme lui d'eau marine.