Toutes les illusions que donne la joie d'aimer avaient fui, au réveil terrible qui lui avait été fait. Elle voyait tout à coup les plus profonds dessous du réel mauvais et elle racontait sa vision avec l'air tragique et mystérieux d'une prophétesse de malheur. Et le mal qu'elle prédisait, elle le préparait par là même dans le cœur qui l'écoutait; elle le légitimait par avance, aux yeux de cet homme, le réalisait déjà un peu, en lui!

Il l'écoutait avec une angoisse d'âme extraordinaire. Et voilà qu'il sentait une possibilité abominable dans tout ce qu'elle disait, dans tout!... Elle-même le dégageait des fidélités qu'il venait d'offrir, et il se voyait à ce moment dont elle parlait, où il raconterait cette scène d'à présent... à une autre... Vraiment elle avait bien raison! Il ne se sentait aucune fidélité dans la mort. Il n'avait rien d'éternel en lui... L'enfant de cette femme était le fils d'un autre homme... Le seul lien durable de l'amour la rattachait à cet autre! Il éprouva toute la misère de sa situation, le dénuement de sa vie, son impuissance à donner à cette mère un avenir qui la payât de son passé détruit—et, doutant de lui-même avec tout son scepticisme depuis quelque temps noyé sous des enthousiasmes sensuels, il entra dans l'agonie morale, dans la défaillance suprême... Et il se mit à pleurer silencieusement, dans une grande et inutile pitié d'elle et de lui-même.

II

L'enfant dormait toujours. Marcant, à la fois surexcité et à bout de forces, songeait mécaniquement. La masse de sa douleur, le total de ses soucis et de ses chagrins l'écrasait, mais il n'y démêlait plus rien. Ses idées se suivaient en lui mais il n'en approfondissait plus aucune. Etre écrasé, c'est le salut de l'âme, dans les grandes catastrophes. Si on conservait longtemps la faculté de se sentir et de se voir souffrir, d'aller au fond de son mal, de prolonger, pour ainsi dire, l'intensité de la douleur à sa première minute, d'éprouver le malheur entier comme dans la seconde où il vient de se révéler,—on arriverait toujours à la folie telle que le premier choc la détermine parfois.

Il alla voir si l'Ibis Bleu était «toujours là». Le yacht avait disparu comme ces palais d'enchanteurs, qui, dans les contes, passent tout un jour en face du palais des princes, et, le lendemain ne sont plus là. Cette idée se présenta même à l'esprit de Marcant, suivie d'on ne sait quelle sensation étrange de fièvre, de folie. Il passa la main sur son front et quitta la fenêtre avec un regret inexplicable de n'avoir pas revu ce bateau, comme si une occasion de vengeance, qu'il ne pouvait se définir, lui était échappée.

—Bah! ils ne sont pas loin, et je les rattraperais si je voulais! mais je ne veux pas! Je ne veux plus la voir!...

Et il songeait, dans son accablement, à des détails dont il ne souffrait même plus: «Cette bonne, il faudrait pourtant la revoir... Quand une mère peut abandonner son enfant pour courir après sa honte, comment faire un crime aux serviteurs mercenaires d'oublier leur devoir!... Elle a ici des effets, cette bonne, une malle... Je lui ferai porter tout cela... Mais rien ne presse... Demain...

Cette idée de malle, d'effets à renvoyer à la bonne éveilla une ironie: «Eh bien, et elle? Elle aussi a besoin de sa malle», puisqu'elle aussi a été chassée, renvoyée comme une bonne infidèle!... Je vais la préparer, sa malle! et la lui envoyer aujourd'hui même, à l'instant!»

A cette pensée, il fut comme traversé d'un éclair joyeux. Il vit Elise recevant ses effets, et par là, comprenant mieux que tout était fini! oui, il éprouvait une vive allégresse de vengeance! Un autre sentiment qu'il ne démêlait point était en lui: l'envie d'occuper Elise de lui encore une fois. Au fond, il prenait mal son parti de l'idée qu'il ne pouvait plus rien contre elle, pour elle, sur elle! L'adieu avait été si bref! Quoi! c'était là tout le châtiment? Au moment où il l'avait renvoyée, sa femme, cette femme, certes, il avait joui de la vengeance, mais on n'a pleine conscience de l'intensité des sentiments que dans l'instant précis et fugitif où on les éprouve.