Son mépris pour elle-même lui donnait le mépris de lui, et tous les doutes. Qui sait quelle part de ruse il y avait eu dans sa poursuite obstinée? Par quels moyens prémédités l'avait-il séduite? Il avait fallu des philtres pour l'amener à pareille honte! Par quelle puissance odieuse—qu'elle fût fatale ou artificielle et voulue—avait-elle été vaincue? L'avait-il consultée avant d'ordonner à son yacht de s'en aller si loin en mer, afin d'avoir avec elle une nuit, une nuit entière! La voilà, sa perfidie!... Est-ce que, sans cela, dans ce yacht maudit, il aurait pu lui faire oublier l'enfant? Est-ce aimer une femme que l'entraîner à des abîmes comme celui où elle était? Et il offrait de l'épouser! Mais il faudrait d'abord—il venait de le dire—que le divorce fût prononcé pour un motif tout autre que le véritable?... Eh bien, elle ne le permettrait pas... La loi a bien fait les choses... Elle crierait devant tous: «J'ai eu un amant!» et elle le nommerait! afin que jamais, jamais, il ne pût songer à devenir son mari! Oh! le divorce, c'est-à-dire l'adieu au père de Georges! La séparation de la mère et du fils, devenue légale, irrémédiable!... C'est bien à cela que, tout de suite, avait songé Marcant! C'est à cela qu'on allait la contraindre!... «Georges! Georges!» Le plus profond de sa chair criait: «Georges... plutôt mourir!»

Pierre vit bien dans les yeux d'Elise de quel lointain elle le regardait à présent et qu'il ne franchirait plus la distance qui se faisait entre eux.

—Je vous aime sincèrement, dit-il d'un air grave. Et même à moi, entendez-vous, même à moi vous devez quelque chose... vous devez de ne pas mourir!

Il était très effrayé pour lui-même à l'idée de cette mort. La responsabilité morale lui apparaissait, redoutable... Voilà de quoi troubler toute une vie d'homme! Et il se plaignait, non sans la plaindre, elle aussi, sincèrement...

—Que voulez-vous que je fasse, répondait-elle, que je devienne? Je ne peux pas quitter mon enfant ainsi: il a besoin de moi... Il mourrait de mon absence... Je retournerai près de lui, ou bien—je vous l'affirme—je mourrai!

Elle reprit, après un silence, avec le calme d'une résolution arrêtée:

—A quoi bon attendre, du reste? je connais mon mari. Il ne reviendra pas sur ce qu'il a résolu. Il ne me reprendra pas. Ainsi ma destinée est finie!... Je mourrai. Ce sera ce soir ou demain. C'est une affaire d'heure, de moment à choisir, car, je le sais, vous allez tenter de vous y opposer... Mais ces surveillances-là sont tôt ou tard trompées; il y a toujours une minute où elles sont inutiles... On a tant de moyens d'en finir! C'est si simple!... Songez que je n'ai point de famille, rien au monde. Où aller?... Je n'ai pas même, en ce moment, une robe pour me couvrir?...

L'idée de cette misère la fit de nouveau fondre en larmes...

Elle reprit, plus tranquille, sur un ton d'amertume poignant:

—Vous me dites d'avoir pitié de vous?... Oui, ma mort volontaire vous sera pénible... pendant quelques jours... Eh bien, cela vous donnera une sensation nouvelle, comme vous dites quelquefois, mon cher!... un goût de remords qui, je l'espère pour vous, vous sera nouveau!... Vous écrirez sur votre chagrin des vers... de beaux vers... que vous lirez un jour à quelque autre! et puis, un matin, vous vous apercevrez que je vous ai débarrassé d'une femme gênante à qui vous aviez eu la sottise d'offrir le mariage dans un moment d'exaltation vite passé... Et vous me remercierez d'être morte, le soir du jour où vous épouserez la belle jeune fille riche qui vous attend... La voilà, votre histoire... je vois si clair en ce moment! Oui, je vois clair! c'est pourquoi je mourrai, entendez-vous, je mourrai... Il faut que je meure. Et vous voyez bien que je suis tranquille, clairvoyante et toute vraie!