—Sortez! commanda-t-elle. Je vous jure que, maintenant, vous me faites horreur à tout jamais... Jamais! non, jamais! je ne pourrai plus vous revoir! Vous me faites vraiment horreur! Vous n'avez pas respecté mon désespoir!

En parlant de son désespoir, elle en vit le fond. L'idée de son enfant reprit en elle toute la place, et les larmes jaillirent de ses yeux... Elle cacha sa tête dans les coussins et pleura longuement.

Pierre sentit qu'elle lui était reprise par quelque chose de plus puissant que lui. Et pénétré d'une douleur sincère, aimante, il s'agenouilla devant elle et posa son front près d'elle... Elle ne le vit pas mais elle sentit tout à coup qu'il effleurait ses pieds d'un baiser chaste.

—C'est atroce, tout cela! dit-il. Vous êtes une martyre et je vous vénère. Vous êtes une victime... ma victime... et je vous aime! Vous avez une âme sainte!... Ecoutez-moi, ma bien-aimée. Tout n'est pas perdu... Tout cela n'est pas un jeu... Le mal que l'amour a fait, l'amour peut le défaire... Ecoutez-moi, Elise... Les choses s'arrangeront. Je ferai tout pour cela... Il y a le divorce... Il faut absolument qu'il soit prononcé pour une cause tout autre que la vraie—et alors, si vous daignez y consentir, nous nous marierons!

Pour toute réponse elle sanglota:

—Georges! mon Georges!...

—Elise! cria Pierre.

—Il faut que je meure, lui dit-elle d'un ton calme, en le regardant à travers ses larmes avec un sourire navrant. Il faut que je meure, mon ami. Je suis condamnée.

Elle sentit que ce mot, mon ami, elle l'avait prononcé par pitié pure pour cet homme courbé, là à ses pieds. Elle sentit que plus rien d'elle n'était avec lui. Quelque chose entre elle et lui s'était abaissé, qui les séparait plus sûrement qu'un obstacle tangible. Il avait perdu tout pouvoir de la troubler. Elle le regarda un instant; et elle eut l'impression bizarre de ne l'avoir jamais vu! Elle le sentit «étranger» à toute sa vie. Après tout, que savait-elle de lui?—A peine quelques anecdotes galantes, contées par lui-même. Elle n'avait assisté à rien de ce qui avait été l'existence de cet homme. Et sa pensée se reportant au contraire sur Marcant, elle le revit enfant, adolescent, jeune homme, homme fait. Tout entier il lui apparut avec son caractère ferme, sûr, sa vaillance un peu brutale, son affection solide; elle le vit travaillant toujours, encore, pour elle—qui ne possédait rien au monde—et pour leur enfant!... «Oh! Georges! Oh! Dieu! mon Dieu! Comment certains oublis, même momentanés, sont-ils possibles?» Georges! son enfant, la chair de sa chair! qu'elle connaissait, celui-là, dans les moindres replis de sa petite âme simple et profonde, où tout n'était qu'attachement et amour pour elle,—elle avait pu l'oublier! Que faisait-il à présent? il s'éveillait sans doute après cette nuit horrible où il l'avait appelée du haut de la terrasse, dans le vent de la mer, inutilement. Et de nouveau au réveil, inutilement, il l'appellerait. Il l'appelait! Elle entendit dans son cœur le cri: «Maman!» et devint blême, prête à défaillir.

Pierre la vit devenir si pâle qu'il eut un vif mouvement vers elle, mais elle tourna lentement vers lui un regard mort qui le glaça. Toute sa pensée était à l'enfant, et n'était plus dans les yeux dont elle regardait cet homme, son amant la veille! Dans ses yeux il y avait l'indifférence froide, faite de colère éteinte et d'un mépris involontaire pour celui qui n'avait pas su se détourner d'une mère...