—Je ferai, pour mon enfant, tout ce qu'on voudra, tout, tout!... Oh! avec quelle impatience je vais attendre ce moment où enfin vous pourrez parler!... Vous seule, vous pouvez, madame; seule, une femme comme vous peut obtenir ma grâce!... Et si elle m'est refusée... pardonnez-moi, madame, vous qui êtes si noblement pieuse... pardonnez-moi! mais je n'aurai plus la force, le courage de vivre!... Ah! cria-t-elle encore, vous me plaignez, je le vois, je le sens, mais aussi, vous devez avoir, au fond, du mépris pour moi, et ma vue ne peut être pour vous qu'un supplice...
—Il y a, dit doucement la vieille dame, des existences qui sont restées pures, et qui, pourtant, connaissent l'appel, le vertige attirant des fautes dans lesquelles elles ne sont pas tombées... Elles savent, celles-là, qu'on est préservé quelquefois, par un hasard seulement, par une circonstance légère, inattendue, et qu'il y a peu d'âmes entièrement blanches. Il n'a manqué à beaucoup d'entre nous que l'occasion favorable. Qui donc, au moins en pensée, n'a pas péché une fois dans sa vie? Le mal est puissant,—et l'hypocrisie seule a des sévérités sans rémission... Dieu juge le fond des cœurs!
Elle s'accusait presque, saintement, pour adoucir à l'autre femme le goût amer de la faute.
—A demain, dit-elle. Reposez-vous ici, tranquillement, car mon fils a raison: tout autre asile vous serait moins sûr. Ici, personne ne vous verra. Et, demain, mon fils partira pour Paris.—Elle ajouta: Vous avez changé d'hôte dès à présent, ma chère enfant. Autour de votre habitation, vous le voyez—le paysage n'est plus le même. Vous n'êtes plus ici chez mon fils, vous êtes chez moi.
... Dans un mouvement d'admiration et d'humilité reconnaissante, Elise prit un pli de la robe de la mère et le baisa.
XV
Le lendemain matin, Elise ne pouvait pas se lever. Elle était sans force, prise d'une fièvre ardente.
Madame Dauphin, revenue de bonne heure, la rassura:
—Je ne vous quitte plus, lui dit-elle. Dans un moment je serai installée à bord et, pour être mieux à portée d'un médecin, je vais donner ordre au capitaine de conduire le bateau dans la rade de Toulon. Il est heureux, croyez-moi, que nous ayons cet asile, loin de tous les yeux.
Une heure plus tard, en effet, l'Ibis Bleu gagnait Toulon. Et sur la côte merveilleuse, en voyant passer à toute vapeur ce yacht correct, élégant, svelte, si joli, où criait dans la fièvre, prise de délire, la victime d'un drame d'amour, quelques bourgeois, sédentaires et envieux, songeaient, accoudés aux balcons rustiques de leurs bastides, aux balustrades de leurs terrasses: «Qu'ils sont heureux, ces riches qui passent dans ce beau yacht de plaisance, entre les deux bleus!»