Il ramassa son butin dans un panier, mit son râteau sur son épaule et dit, en clignant de l'œil:
—Alors, vous venez avec moi jusqu'à la ferme Antoinette? Si vous n'êtes pas fâché, vous ferez bien ça. La femme verra le petit maître avec bien du plaisir, je pense du moins.
—Non, merci, dit Marcant tout sèchement, nous n'irons pas.
L'homme s'arrêta, vira un peu sur lui-même, et le long bâton noir du râteau qu'il portait sur l'épaule tourna dans le bleu du ciel comme un grand geste bizarre... Il regarda Marcant fixement:
—Ah! dit-il.
Sa patte d'oie riait. Une méchanceté sortit, aiguë, de ses yeux... Marcant ne put s'empêcher de songer encore à la démarche qu'avait faite auprès de lui l'autre paysan, ce Cauvin... il y avait un mois. C'était un autre homme, celui-là! Il songea à la fillette, à Toinon... pauvre petite!... Elle était bien intéressante; et si honnête la famille dans laquelle elle devait entrer et où la vieille grand'mère racontait des histoires simples et douces comme celle des deux jupons blancs. Est-ce qu'il fallait laisser détruire l'avenir de la jeune fille? Dans sa misère, ne devait-il pas l'aider un peu, cette innocente, «à bien tourner», comme disent les bonnes gens?
Il regarda Saulnier qui semblait épier ses réflexions. Il craignit d'éveiller les soupçons de cet être bas et dangereux... «S'il se doutait de quelque chose? Ça ne sera pas du moins ma faute!... Il faut endormir sa défiance, qui me paraît bien éveillée...»
Au fond, le madré imbécile savait peut-être à quoi s'en tenir sur Cauvin et sur sa femme. Peut-être avait-il depuis longtemps tout deviné. On pouvait supposer que son air bête lui servait à ne point paraître complice de sa propre déchéance. Avant tout, sans doute, il tenait à ce Cauvin qui, sans le priver des services que rendait sa femme au ménage, la lui prenait un peu, mais en échange, faisait à sa place toute la besogne du domaine et l'enrichissait, lui, toujours davantage... Il était difficile à remplacer, ce Cauvin... qu'il détestait.
Maître Saulnier continuait à regarder Marcant.
Oui, cet être louche et trouble se plaisait par-dessus tout à inquiéter les gens. Il aimait à épier leur inquiétude, leur malaise, et c'est alors que sa patte d'oie semblait indiquer quelque intelligence. Elle disait une ironie vraiment démoniaque, une finesse maligne qui n'empêchait pas la bêtise épaisse, l'ignorance de tout. Son étincelle de méchanceté luisait dans les ténèbres d'une stupidité opaque.