Saulnier cria:

—Elle est folle, je pense! A table tout de suite, mauvaise peste! avance ici, je te dis, galère!

Mais Cauvin se mit debout.

—Avant de l'injurier, maître Saulnier, dit-il, je calcule qu'il est juste de l'écouter. Cela convient... Vous savez bien qu'elle a été toujours sage et raisonnable...

—Je te dis qu'elle est folle! gronda Saulnier hors de lui.

—Non, je ne suis pas folle, dit alors la petite—et vous allez bien comprendre—et ce brave monsieur qui est là peut en être le juge—j'en suis bien aise. Et voici ma raison. Mon fiancé, François Tarin, est venu tout à l'heure et m'a dit comme ça: «Le compère Cauvin est toujours à votre table, matin et soir, même les dimanches, et il commande tout dans votre maison. Eh bien, cela est mauvais, cela fait parler le monde depuis longtemps. Enfin ça vous fait mépriser!...» Voilà ce que m'a dit celui que j'aime—et, si les choses restaient ainsi, mon mariage serait perdu!... Réfléchissez, maître Cauvin. Vous n'êtes pas même mon parent. D'être mon parrain, ça n'est guère... Voilà ce que j'avais à dire. Voyez en conséquence ce que vous avez à faire, vous, et si je dois perdre tout mon avenir pour un étranger, après tout!

Marcant souffrait pour cet homme, pour ce père, chassé du logis par sa fille. Le châtiment lui était brusque et terrible. Il était pâle de plus en plus. On eût dit un condamné à mort. Il frémissait, frappé en plein cœur, comme son chêne sous la hache.

Saulnier se leva, étendit le bras, prit dans l'angle du mur un bâton qui était là...

—Ah! carogne! attends un peu! Tu n'as pas crainte, canaille!... Le compère est de la famille! et ma maison est à moi!... Tu n'as pas le droit d'y parler!

Il essaya de se dégager de l'angle où il était pris, entre la table, le mur et la chaise de Cauvin.