En quittant le bateau maudit, dans l'embarcation qui l'emmenait à Toulon, elle eut une défaillance.

Restée à bord de l'Ibis Bleu, madame Dauphin, de loin, lui faisait un dernier signe d'encouragement.

—Nous ne nous verrons plus, madame, lui avait dit Elise. Quoi qu'il arrive, tout nous sépare. Je vous supplie de me garder votre pitié qui m'a rendue à moi-même. Moi, j'emporterai pour vous, jusque dans la mort, une éternelle reconnaissance... Tenez, ne me refusez pas ce souvenir, bien qu'il ait quelque valeur. C'est le seul bijou qui me vienne de ma mère; elle le tenait elle-même de sa famille. Quelque chose de ma vie est attaché à cet objet... Prenez-le, madame, c'est véritablement le legs d'une mourante.

Madame Dauphin accepta le précieux souvenir, devina bien des choses au fond de la pensée d'Elise, ne lui donna rien d'elle qu'une mignonne Imitation de Jésus, bien usée, fanée sous sa couleur d'antique soie à petites fleurs vieillottes.

Elles s'étaient quittées ainsi.

XXIX

Madame Dauphin écrivit à son fils aussitôt.

Il n'avait pas cessé d'avoir des nouvelles par sa mère, en sorte que, peu à peu, Elise lui était devenue sacrée comme une épouse, à cause de l'affection que lui portait sa mère. Cet esprit sceptique, très proche du mysticisme, se tenait maintenant pour moralement marié. C'était lui qui divorçait! lui à qui on arrachait une épouse! il était inconsolable! Il traînait à Paris, dans les fêtes, sa supportable, mais sincère douleur, sous les apparentes légèretés de l'homme du monde. En même temps il trouvait à tout cela un charme indicible. Il se sentait héros d'aventures. Il revivait un nouveau roman. Il quittait quelquefois une réunion animée et joyeuse, en pleine soirée, pour rentrer chez lui et dans son cabinet où tous les luxes l'attendaient avec tous les confortables, chaussé d'escarpins exquis, tout le corps bien à l'aise caressé en des vestons de chambre qui étaient des chefs-d'œuvre de l'art du tailleur, et dont il avait la faiblesse d'expliquer parfois à ses amis la forme et la couleur—il écrivait un sonnet mélancolique. Comme le sonnet n'était jamais publié, il ne se le reprochait pas, mais on l'entendit dire parfois d'un air convaincu, au milieu d'une conversation littéraire:

—Le sonnet est véritablement une jolie forme, beaucoup trop négligée.

Il songea tout de suite qu'Elise et Marcant ne tarderaient pas à quitter Saint-Raphaël, et conçut le projet d'acheter la villa de la Terrasse afin d'y vivre quelque temps, enseveli dans une triste solitude, entre ces murs où elle avait vécu, devant cette mer sur laquelle ils s'étaient aimés une seule nuit... hélas!