Il trouva cela drôle et il sourit.
Il posa la feuille de papier dans la boîte rouverte, sur les lettres, puis il prit sur sa table une photographie encadrée. Il ouvrit un des côtés du cadre épais, regarda un instant une longue boucle de cheveux fauves qui s'y trouvait cachée, ensevelit le tout dans le coffret de fer refermé, et monta sur le pont.
Je vais lui renvoyer tout ça... avec la clef.
Il portait cette clef à l'anneau de sa montre.
Il était près de midi.
L'Ibis Bleu quittait la rade de Saint-Raphaël. Pierre promena ses yeux éblouis sur ce rivage de rêve. «Ah! oui, pensa-t-il, voilà un pays fait pour l'amour! Etre ici, être jeune, avoir sous ses pieds un bateau comme celui-là, devant soi l'espace! à sa portée ce paradis terrestre! Et n'être qu'un amant trahi, un homme riche et sans femme! jeune et sans amour!...»
Un besoin de vivre, furieux, entra dans sa poitrine avec la fraîche brise saline, mêlée d'une tiédeur hivernale qui, au Nord, eût été déjà du printemps! Il étira ses bras tendus, avec une mollesse rêveuse, et sentit sa vigueur s'éveiller en lui. Une mouette blanche rasa la mâture, filant vers la terre. Il la suivit un instant de l'œil. Son rêve vague l'accompagnait avec des ailes. L'oiseau semblait une colombe qui serait retournée à terre, vers le colombier. Il volait à la hauteur des toitures du rivage. Les blanches villas avec leurs balcons, leurs terrasses, leurs fenêtres entr'ouvertes, appelaient toutes la lumière du large. Elles se détachaient sur l'ondulation des collines chargées de pins et de bruyères, verts en toute saison, si bien que par ces jours de soleil, en plein février, ce paysage donne la sensation d'un printemps frais. Par delà ces croupes, ces ondulations, ces mamelonnements, l'Estérel dressait ses crêtes pierreuses, rougeâtres, au-dessus desquelles il élevait, lui aussi, fièrement, des pinèdes frissonnantes.
A gauche du jeune homme, qui regardait la terre, appuyé sur la lisse de tribord,—par delà l'église neuve de Saint-Raphaël, avec ses deux dômes, purement découpés en plein azur, et qui mêlaient au paysage méridional un rêve de mosquée orientale ou de temple russe, le vieux Fréjus apparaissait noirâtre, dominé par la pointe aiguë de son clocher épiscopal. Et, derrière les aqueducs romains, noirs de lierres feuillus, tout là-bas, c'était la partie haute du Var, les Maures Grises, demi-nues, les premiers massifs des Basses-Alpes, où le genêt se met à fleurir quand il est depuis longtemps fané dans la basse Provence.
Pierre gagna l'arrière du yacht, et fut frappé par le contraste de la plaine de Fréjus,—delta de l'Argens,—plate comme une petite Camargue, qui bordait la mer d'une longue plage de sable, toute droite, où s'effrangeaient les vagues en écumes diamantées. Dans cette plaine semée de flaques d'eau saumâtre, de petits étangs, s'étalait l'Argens. La plaine, à mesure qu'elle s'éloignait des bords, verdis çà et là de tamaris et de roseaux, devenait cultivée, portait des blés et des vignes, jusqu'aux rochers de Roquebrune où commencent les Maures Vertes,—séparées de l'Estérel par l'Argens, des Maures Grises par la belle vallée qui court de Toulon à Fréjus.
Ces Maures Vertes, ainsi groupées en massif isolé, surplombent la mer, d'Hyères à Saint-Egulf.