Et quand ce fut fini, il replanta prestement de la vigne française. Là-dessus, la sottise de son entêtement eut quelque chose de touchant. Il criait: «Des américains, moi? jamais! les américains, c'est pour l'Amérique! Nous sommes des Français. Et voilà.» Et tout de suite la bêtise prédominait. Ce mot de Français lui rappelait des chansons de conscrit, et il s'enfonçait patriotiquement, avec un enthousiasme de tirage au sort, dans son imbécillité d'agriculteur ignare.
Il avait pourtant raison de les regretter, les ceps français... Ils étaient d'autre allure, d'autre couleur que l'américain... Ils étaient le cep de Noé, celui de la treille de Périclès. La feuille en était plus transparente, vite dorée et légère. L'américain est d'un vert normand, pratique, dur, plein de lourdes promesses commerciales. Il parle de quantité plutôt que de qualité. Il donne trop d'ombre à la grappe, en sorte que, pour mettre au soleil qui doit la mûrir, il faut lier les tiges, les attacher à l'échalas. Et puis, sans ce tuteur, la tige casserait à l'endroit de la greffe... Le phylloxéra a donné à la Provence les échalas, ces plantations de bois mort qui réjouissent les marchands de pieux en fagots! Adieu, nos vignes traînantes à terre, rampantes, s'abritant d'elles-mêmes l'une l'autre contre le mistral. La grappe était terreuse? Mais la pluie la lavait, ou bien, dans la cuve, le ferment la dépouillait. A présent, en hiver, nos champs sont hérissés de ces piquets bêtes, qui ressemblent à des forêts de matraques... Et le voyageur qui traverse le Var doit atteindre l'Italie pour retrouver les vignes libres, couchées sur le sillon comme des lézards au soleil, ou encore suspendues en guirlandes élancées d'un ormeau à l'autre, comme dans l'antique Campagne romaine, comme en Toscane encore aujourd'hui, et, grâce au ciel, dans notre Dauphiné.
... Quand la vigne de Saulnier eut été replantée en ceps français, elle se refusa à porter. La seconde année elle était pareille, pour la décrépitude, à celle qu'on avait arrachée. Saulnier, qui croyait avoir tenté un coup de maître, une affaire d'habile, «un coup de fortune comme en font, disait-il, les messieurs des compagnies de chemins de fer et les constructeurs de villas», fut accablé. Il avait calculé que sa vigne neuve, toute plantée d'un seul coup, mise en plein rapport dès la seconde année, quand toutes les vignes voisines demeureraient infructueuses, le ferait riche. Et il avait englouti, en beau joueur, dans cette opération ridicule, malgré les conseils bienveillants des viticulteurs de Saint-Raphaël et de Villepéi, les trois mille francs de sa femme.
Il en demeura comme idiot, c'est-à-dire qu'il y eut aggravation notable dans son état d'inintelligence.
Ce fut bien pis, quand, un beau jour, Cauvin, un paysan qu'il employait quelquefois, l'invita à venir voir, dans un terrain de vingt mètres carrés qu'il avait autour de sa cabane en planches mal jointes,—entre Saint-Raphaël et la ferme Antoinette,—un essai de plantation américaine du même âge que la vigne nouvelle de Saulnier. Il y avait là dix ou douze pieds de vigne superbes, d'un vert vigoureux, d'un vert qui criait la santé, et ces gaillards portaient de lourdes grappes noires et blanches. «Jacquez et riparias, maître Saulnier!» lui cria Cauvin à tue-tête, pour mieux se faire comprendre, confondant machinalement la surdité d'intelligence avec la dureté d'oreille...
«Et la grappe est française! Tout ça est greffé!»
—Je n'y comprends rien! disait Saulnier, le soir, à sa femme. C'est un miracle. A moi, de sûr, on m'a jeté un sort.
—Eh bien, répondit-elle tranquillement, prends Cauvin à notre service, mon homme. Dis-lui qu'au lieu d'aller courir de droite et de gauche, il sera engagé ici pour toute l'année et payé comme un granger, par tous les temps; fais-lui une position enfin. Il prendra ses repas chez nous, avec nous. Il rentrera tous les soirs, pour coucher, dans sa pauvre maison de bois. Il n'aura pas un quart de lieue à faire pour ça. Ça se trouve très commode... Et nous serons, peut-être bien, tous contents.
Ainsi fut fait, non par hasard.
Ce magnifique gars de Cauvin n'avait pas pu moissonner aux côtés d'une créature comme misé Saulnier, sans être ému d'une joie naturelle. A elle, son mari n'inspirait pas grand respect... Cauvin, un jour, au beau milieu du champ d'épis qui frissonnait autour d'eux en chantant comme une mer soleilleuse, lui avait poussé le coude d'une certaine manière... Et, depuis plus de trois mois, ils se parlaient bas dans tous les coins où ils se croyaient invisibles, quand Cauvin entra, comme associé en quelque sorte, à la ferme Antoinette. Et encore, à ce moment, misé Saulnier, depuis plus de trois mois, était grosse d'une enfant qui vint à bien, et qu'on baptisa Toinette, du nom de la ferme. Cauvin fut parrain, et la mère de misé Saulnier fut marraine, comme il convient.