Trois ans plus tard, la ferme relevée était en pleine prospérité. Cauvin, en bon pilote, avait sauvé la barque d'un complet naufrage. Et maintenant, dix-huit ans après, il était toujours chez Saulnier (qui y tenait fort) comme chez lui, ne quittant la ferme qu'au soir. Il habitait toujours, sur la plage, la pauvre cabane en planches, autour de laquelle il ne négligeait pas ses douze pieds de vigne. «Avant tout l'économie, misé Mïon!...» Et tout bas: «C'est pour la petite.» Tout ce qu'il gagnait ou à peu près, il le plaçait sur sa petite Toinette, chez le notaire de Fréjus... Que voulez-vous? Il l'adorait, sa filleule!
Tout cela faisait jaser, même aujourd'hui, sur les marchés de Fréjus et de Saint-Raphaël. On savait très bien à quoi s'en tenir touchant la situation de Cauvin à la ferme de Saulnier,—mais, quoique on en reparlât de temps à autre, ce sujet semblait fatigué. Une si longue fidélité, et si travaillante, faisait oublier une si longue trahison. Et puis Saulnier n'intéressait personne...
Et voilà pourquoi, malgré elle ou peut-être pour aller au-devant des soupçons et y répondre le plus finement qu'elle pouvait, misé Saulnier faisait si haut, au monsieur et à la dame, venus pour l'engager comme servante, l'éloge de maître Cauvin!
XVI
Pendant que les bourgeois mangeaient au dehors, misé Saulnier, dans la ferme, attablée avec les hommes, expliquait l'affaire.
—Ça vous va-t-il, vous autres? c'est, pour trois mois, cent cinquante francs d'argent net, de bénéfice.
—Et nourrie! grommela Saulnier, le nez dans son assiette.
—Ça sera encore ça, pour la petite, dit-elle en regardant Cauvin. Et avec la dot qu'on lui prépare, nous la marierons à un prince!
—Un prince de notre espèce, fit Cauvin riant, mais mieux que nous, pas moins... Il faut y aller, misé Saulnier, voilà ce que j'en pense.