La villa toute blanche riait à la mer toute bleue, qui s'amusait à faire jouer dans les vitres de ses fenêtres un reflet d'eau lumineuse, comme pour l'agacer.
La journée s'annonçait superbe. Le sourire de la mer y creusait mille fossettes. Un moineau de toiture, confiant, s'en allait passer au-dessus des eaux, assez loin de la terre, pour se rendre à ses affaires qui étaient pourtant sur le continent. L'îlot du Lion de Mer, rougeâtre, allongeait sur l'eau sa croupe à l'ombre de laquelle un pêcheur, sur sa barque immobile, jetait ses lignes paisiblement. Les collines de Saint-Egulf se doraient au soleil levant. La plaine de Fréjus se diamantait. Un appel à la vie heureuse flottait dans l'air lumineux. Tout le paysage était sans passion, froid comme l'hiver, mais joli comme le printemps. A voir, c'était mai, et à ressentir, c'était bien l'hiver, c'est-à-dire qu'on jouissait à la fois du repos de la mort et de la splendeur de la vie. Le bonheur peut-être n'est pas autre chose. A ce moment, il ne semblait pas qu'on eût rien à craindre de cette nature. Elle n'éveillait pas même le soupçon de ses ardeurs. Elle avait la froideur indifférente d'une beauté suprahumaine. Un prêtre s'y fût confié. La jeune femme se mit à l'aimer.
—Comme c'est beau, la couleur de toutes les choses, dans ce pays! Non, je ne pourrai plus vivre ailleurs!
C'était l'Eden retrouvé—l'Eden avant le Serpent. Le serpent dormait quelque part, engourdi, sous les bruyères.
Il y a, dans Oppien, une fable à laquelle croient encore nos pêcheurs. La couleuvre (le serpent des haies) se prend d'amour quelquefois pour le congre, ou la murène, serpent de la mer. La couleuvre sort des broussailles, le congre sort des eaux, et tous deux, sur les rochers humides de la grève, sur les sables altérés des plages, se rapprochent, pour l'amour, au mois de mai.
Jolie fable grecque, qui exprime bien la descente amoureuse des rivages méditerranéens vers la mer dans laquelle ils entrent sans se dépouiller de leurs feuillages ni de leurs fleurs,—et l'attirance du flot bleu, serpentin, qui les appelle, les enlace et les caresse.
Maintenant, l'idée de ces ardeurs était endormie. Il faisait froid, à cette heure matinale, et c'est à travers sa fenêtre close, qu'Elise regardait le paysage qui lui semblait, sous la vitre, irréel et fragile comme un pastel.
Elle se mit à sa toilette. Les boiseries, peintes en couleurs claires, les moindres objets, dans sa chambre lumineuse, lui paraissaient nouveaux, comme pénétrés d'une gaieté inusitée. Le rose lui semblait plus rose, le bleu plus bleu, plus tendrement bleu. Quelque chose de jeune était sur tout, en tout, autour d'elle, et quand la tiédeur du feu de sa cheminée se mit à flotter comme une haleine vivante dans la chambre bien close, une sorte d'artificiel printemps l'émut vaguement, indiciblement. Une envie la prit de pousser un cri de joie, comme faisait souvent Georges, de battre des mains comme lui, de sauter comme une enfant... «C'est drôle,» songeait-elle...