Et à mesure que la vitesse du train s'accélérait, et que, sous le gribouillis morne de la brume, fondait l'image de Paris, il semblait à la douce madame Marcant que le train, en la ramenant, à travers l'espace, vers le pays de Mâcon, où s'était écoulée son enfance, la ramenait, dans le temps, vers son passé.
Marcant crayonnait toujours. Le petit maintenant, sans quitter des yeux la vitre, s'était renversé sur la poitrine de sa mère... Elle revoyait les pentes de la rue de la Barre pavées en galets pointus, descendant vers la Saône; elle entendait ce bruit particulier de l'hiver dans les villes sans charroi: le roulement sans fin des galoches de bois qui battent le galet sonore... Le départ excitant son cerveau, elle s'oubliait—pour se mieux ressouvenir... Voici sa mère avec ses bandeaux plats et blancs, collés sur le front en ondes paisibles. La chère dame travaille à quelque ouvrage de broderie qui ajoutera aux ressources du petit ménage. Pourtant, par fidélité aux idées de son mari l'officier de marine, qui méprisait un peu tout commerçant ayant boutique sur rue, elle s'est refusée à l'achat d'un magasin de papeterie, le plus fréquenté de la ville, que lui conseillait le libraire Marcant. Madame Lefraîne rêve pour sa fille Elise, non pas un officier de marine qui la laisserait veuve de deux ans en deux ans—ni un officier de terre, grand Dieu, quelle horreur!—mais un avocat, un médecin... qui pourrait devenir ministre!
La petite Elise grandit, douce, bien élevée par sa mère qui lui apprend tout ce qu'elle sait, c'est-à-dire beaucoup de choses, y compris l'anglais et la cuisine... La petite Elise a seize ans. Le fils du libraire en a vingt. Il étudie le droit à Paris. Il a fait à Mâcon des études brillantes. Il est sorti du lycée Lamartine en triomphateur. Toute la ville en a parlé. Il deviendra un avocat hors ligne. Il paraît qu'il est très sage, à Paris, le petit Denis Marcant. Tout le monde en félicite l'heureux père. Elise et Denis se sont connus tout enfants. On va quelquefois à la promenade, le dimanche, le long de la Saône, au printemps et l'été. Denis Marcant, dans les saulaies, prend pour sa petite amie des capricornes musqués, qu'on nourrit d'un peu de poire, d'un peu de cerise. Un jour, à son premier retour de Paris, Denis a proposé une promenade en bande, sous les ombrages de Monceaux, domaine de Lamartine.
—C'est drôle, de toute la compagnie, disait-il en route, personne n'y est jamais allé, à Monceaux!
—Pas même vous, madame?
On s'adressait à la mère d'Elise, qui se piquait de littérature. Mais elle avait un principe: «Les auteurs, les plus beaux parleurs du monde, c'est comme les prêtres qu'il ne faut voir qu'à la messe et à confesse. Les auteurs, disait-elle, il faut les voir dans leurs livres, voyez-vous! En dehors de leurs ouvrages, ce sont des hommes,—pires parfois que les autres.» Elle ne s'expliquait pas davantage, et tout le monde approuvait. Elle était pieuse, pourtant sans excès,—et elle aimait Lamartine comme au temps où tout le monde l'aimait.
Arrivés à Monceaux, on se fit ouvrir le château.
—Ç'a n'a rien d'extraordinaire, disait-on à l'envi.
Dans le salon pourtant,—où tout était encore à sa place,—les vieux fauteuils aux étoffes fanées, la vieille table, le papier de tenture même, avaient je ne sais quel air de noblesse fière, sans pose, bien simple.
Et sous les vieux arbres du parc, Denis se mit à lire tout haut des vers, dans le deuxième volume des Méditations qu'il avait apporté.