Et entre ce père et ce fils âgé de sept ans, il y avait, depuis deux années, ce drame oublié de l'homme et qui, au cœur du tout petit, tenait une grande place.

II

Comme madame Marcant attirait à elle son Georges pour mettre hors de sa portée, dans l'étroit coupé, les précieux manuscrits du chef de division, le train en marche sortait de la gare, au fracas cadencé des plaques tournantes traversées successivement...

Madame Marcant soupira.

Elle prit son enfant sur ses genoux, et tous deux, elle et lui, regardèrent le triste ciel de Paris mouillé, sous une neige qui fondait en l'air. A travers cette brume apparaissaient de jaunes bâtisses rectangulaires, des cheminées d'usine, de hautes murailles nues, les devantures chocolat des marchands de vin, les vitres rouges d'une lanterne de commissariat de police, et plus loin le lourd Panthéon sur sa montagne Sainte-Geneviève;—et tout près la Seine grise, morne, où semblaient se résoudre en eau, lamentablement, se traîner à terre toutes les tristesses du ciel...

Madame Marcant soupirait. Pourquoi?

Ce n'était pas une romanesque. C'était une simple femme, bonne, loyale, tendre, avec—chose plus rare que ne le croient les malins eux-mêmes—un esprit juste, une vue tranquille et nette de la vie, une exacte appréciation de ce qu'elle peut donner à l'ordinaire, et de ce qu'on doit lui demander.

Que pensait-elle de Marcant? Eh! mon Dieu, ce que pensait de lui-même, au fond, le digne employé. Elle vénérait sa patience, son activité régulière et féconde, son esprit d'ordre, sa volonté établie, toutes ses vertus domestiques et sociales. Elle voyait très bien qu'il avait le cou, les jambes et les doigts trop courts,—et ne l'en aimait pas moins. Elle s'était attachée à lui, à cause de toutes ses bonnes qualités, et une fois conquise, elle avait cessé de songer à ses défauts. Elle s'apercevait bien que l'esprit, chez lui, pour excellent qu'il fût, était, comme ses doigts et son cou, un peu court, ou plutôt trapu; sans élégance, comme sa personne. C'était en effet un esprit tassé, qui tenait plus de place en largeur sur la terre solide qu'en élévation dans l'espace libre. Mais elle le sentait bon, foncièrement, et surtout de bonne volonté, capable de s'élever enfin, par la seule force d'un raisonnement moral, aux plus hauts désintéressements. En un mot, le trouvant supérieur en quelque manière, elle lui avait pardonné, une fois pour toutes, de n'être pas en tout homme de distinction.

Fille d'un officier de marine mort aux colonies, elle était venue, toute petite fille, vivre à Mâcon, avec sa mère qui y était née.

La veuve, modestement, rue de la Barre, vécut avec sa fille, d'une petite pension de retraite obtenue à grand'peine, le mari étant mort quelques mois avant l'époque exacte où sa veuve y aurait eu des droits réglementaires.