«Elle est adorable,» pensa Pierre, à qui rien n'échappait.

Rapidement on visita le yacht, les petits corridors aux tapis en fleurs, les petites chambres, éclairées par le hublot qui regarde la mer, comme un gros œil rond de monstre marin, la salle à manger, toute en bois de teck, avec ses lampes suspendues, à double balancement, et sur l'arrière, le petit salon où couchait le maître du princier logis. Très simple, ce salon; seulement toutes les boiseries, les murs, la table, le lit qui dans le jour formait un large divan, étaient revêtus d'étoffes de soie très fines, très légères, infiniment souples, ridées comme de l'eau au moindre souffle du dehors, qui y faisait vivre les fleurs bizarres, les chimères, palpiter le rêve...

Un bon feu brûlait, clair et chaud, dans la cheminée, mais les fenêtres étaient ouvertes.

Sur le divan dormait la guitare.

Sur la table, dans un de ces vases, chimériques aussi de forme, avec des couleurs étranges, profondes, changeantes, que crée, à Vallauris, le maître potier Clément Massier, s'ouvrait une gerbe de roses mêlées de quelques grands brins de mimosas...

—Tenez, dit Pierre. Voyez les tons de ce vase. Est-ce de l'eau? Est-ce du feu ou du soleil? Est-ce de l'émail ou de la peinture sous un vernis? Est-ce dessiné, ou le dessin vient-il de l'application, à un certain moment, sur la matière encore molle, de l'objet réel dont la trace a été fondue ensuite sous ce ton irréel? Je ne sais... Voyez cette plume de paon, lumineuse et noyée pourtant dans une atmosphère étrange,—ne dirait-on pas un apport spirite, en train de traverser la matière solide, devenue fluide pour lui seul?.. quelle merveille! quelle joie des yeux!

Il sentait qu'on admirait sa verve facile, ce qui l'excita. Il poursuivit donc:

—Je suis persuadé, d'ailleurs, que les tons des plus beaux émaux sont simplement copiés, oui, copiés, littéralement... ils n'ont pas été inventés. Je les retrouve tous les jours, dans mes promenades, au bord de la mer. Ils recouvrent de vils galets, visibles sous l'eau transparente. Les ombres, colorées diversement, des rochers et des arbres du rivage, tous les reflets épars dans l'eau, la lumière et l'air qui y nagent, le glacis de la surface des vagues mobiles, tout cela donne aux pauvres cailloux, en de certains moments, des tons d'une infinie, d'une inexprimable beauté! Le rêve de l'émailleur n'a jamais rien inventé. Il copie, et péniblement!

Elle écoutait, émerveillée autant du luxe rare qui les entourait que de la virtuosité de l'hôte... Tout, ici, lui imposait un peu, en ce moment... Elle éprouvait, d'être là, une sorte d'orgueil physique, comme si le hasard, l'ayant jugée, l'eût trouvée digne d'être initiée à des choses très hautes, très au-dessus de sa condition. Elle s'interrogea même, une seconde, sur cette sensation subtile, qui lui échappa aussitôt. Et elle n'y songea plus. C'était le je ne sais quoi de diabolique qui vient du luxe,—qui opérait en faveur de Pierre, contre Marcant.

Marcant, lui, n'éprouvait rien de cela. Il regardait tout, comme il eût, à Paris, regardé derrière une vitrine, les merveilles des grands joailliers, avec le même parfait désintéressement. Et il ne lui venait pas en l'esprit qu'il y eût un danger pour lui à montrer à sa femme cet intérieur rare d'un homme aimable, riche et éloquent. Il ne l'eût pas conduite, à Paris, dans l'appartement d'un garçon... mais, à bord d'un bateau, c'est bien différent! Même ce qu'à l'ordinaire il condamnait dans le luxe, et souvent à voix haute, il le perdait de vue, ici. La mer, dans son esprit, occupait toute la place. L'appropriation de cette riche demeure aux nécessités des grandes traversées, aux prévisions de la lutte active contre les eaux et le vent, la rareté même du spectacle, les énergies auxquelles il faisait songer, tout cela trompait l'habituelle prudence du sévère Denis... Il était en voyage... Il admirait tout... et ne s'inquiétait plus de rien.