A ce moment, Pierre, sans que son exclamation parût s'harmoniser suffisamment avec ce qu'il venait de dire, s'écria,—après un silence, employé à manier et à montrer quelques menus bibelots:

—Ah! que la vie est admirable!...

C'était sa manière à lui de crier, comme avait fait Georges: «Quel bonheur! quel bonheur!»

Il n'était, en somme, à ce moment, que violemment distrait de lui-même, non pas par les objets d'art qu'il leur montrait et dont il parlait, mais par la présence d'une femme qui lui plaisait comme une chose belle de la nature. C'est ainsi,—pas autrement,—que la nature console... Elle nous retire de nous-mêmes pour nous faire entrer dans son charme inerte... Ainsi agissaient sur lui, par ce clair matin, et la nature et la femme. Nature d'hiver, et fleur d'hiver. Déjà, pourtant, des fonds de la vie, quelque chose était apporté vers son cœur, qui en demeurait inconscient... En hiver, le grain, sous la terre, germe, ignoré d'elle. Cette femme ne le troublait pas, mais le féminin déjà l'enveloppait, s'insinuait en lui par les yeux, «ces chemins de l'amour et des larmes,» disait Michel-Ange, le sombre amant de Vittoria Colonna.

Pierre pressa du doigt le bouton d'un timbre. Un homme entra.

—Qu'on pousse les feux! dit Pierre brièvement.

L'homme sortit.

—Si vous le permettez, nous allons partir. Et gaiement: Tout le monde sur le pont!

Georges était tombé en arrêt devant la guitare.

—Ah! ma guitare! dit Pierre... Il faut me pardonner d'avoir une guitare... Cela vous semble un instrument vieillot?... Eh bien, vous comprendrez ce soir qu'il faut une guitare à bord d'un bateau. Un des hommes du bord a aussi une guitare. C'est le charme des soirées en rade. Cela est italien, espagnol... et dix-huit cent trente en diable? Mais mes hommes n'en savent rien! et pour moi c'est tout bêtement joli au possible! C'est la joie de mon bord... et la consolation des matelots... privés du cabaret... Vous verrez, vous verrez!