—Notre Maurin, cette fois, a dépassé Napoléon. Il se hausse à la taille d’un Don Quichotte, ce César du pur idéal. Jamais Napoléon ne déclara la guerre pour une cause vraiment humaine, comme l’a fait cette fois notre Maurin; et, dans Cervantès, ni l’attaque des moulins à vent, ni celle de la chaîne des forçats, n’ont la beauté purement morale de cette aventure-ci. Seule l’égale celle des marionnettes. Notre pauvre Maurin est donc perdu: il combat décidément pour l’idéal! C’est un philosophe chrétien. C’est peut-être un précurseur, mais il a tout l’air d’un attardé. Il a perdu de vue, faute sans doute d’y avoir jamais réfléchi, ce mot immortel du cardinal de Retz qui dit que la sagesse consiste à connaître «le vrai point des possibilités».

—Comme vous grandissez votre héros! dit M. Rinal. A ce compte, l’ineffable Pastouré, avec son coup de fusil à l’adresse du bon Dieu, serait grand comme Prométhée en personne défiant l’Olympe du haut du Caucase!

—Et il n’est ni plus ni moins, dit M. Cabissol. Ce sont ici des géants comiques mais héroïques. Pastouré fusillant le ciel, c’est encore, si vous le voulez, M. de Voltaire conviant Dieu, s’il existe, à sécher son écritoire! Mais ce qu’il y a de particulier en Pastouré, c’est, comme toujours, la race; voilà ce qu’il faut admirer en lui. C’est cette puissante faculté, qui est un don de race, de mettre immédiatement en acte un simple juron, et de le rendre héroïque à la fois et badin, d’extérioriser et de voir, avec ses yeux de chair, ses idées devenues des êtres! Cela est le propre du génie! C’est cette faculté, si puissante chez Pastouré, qui fait les Shakespeare. Je m’explique maintenant pourquoi cet homme se tait devant le monde et pourquoi il parle en gesticulant dès qu’il est seul. C’est que, d’une façon peut-être confuse, il se comprend plus grand que le vulgaire; il dédaigne de se faire discuter; il est en lui-même et il se suffit, comme un dieu. Il ne veut pas être distrait de soi par les petites vues des petits esprits, et même il ne pense peut-être que lorsqu’il est seul, mais alors avec quelle intensité, vous le voyez! Alors il produit, il crée et porte un monde. Il le parle et le gesticule. Ce n’est qu’étant seul qu’il a du génie. Le public le dérange. Il se passe de l’univers qu’il domine par la pensée, et qui n’en sait rien.

«... Voilà ce que c’est qu’un Pastouré.

M. Rinal riait de tout son cœur.

—Convenez, mon cher Cabissol, que vous gonflez l’âne pour le faire voler, comme on le dit des gens de Gonfaron.

—Je ne vois ici ni âne, ni par conséquent gonflement d’âne, répliqua M. Cabissol; j’enfle un peu l’expression, si vous voulez, mais en bon méridional que je suis, et parce que j’ai toute confiance en l’intelligence de mon interlocuteur; je veux l’amuser par l’excessif de mes phrases; mais j’entends qu’il les mette au point, je lui fais l’honneur de compter sur lui, et en cela je parle selon le génie et en même temps selon la sottise idéaliste du Provençal. Les Provençaux ne devraient galéger qu’entre eux. Le reste de l’univers ne les comprend pas.

—Je suis bon Provençal et je vous comprends, calmez-vous, mon cher Cabissol; mais avouez qu’en parlant de Maurin et de Pastouré, que j’aime comme vous les aimez, vous les transfigurez un peu trop vite en héros infaillibles.

—Je dis, riposta M. Cabissol avec beaucoup de vivacité, et je soutiens que Maurin est un idéaliste, qu’il croit à la bonté de ses congénères les paysans, et qu’il se prépare ainsi des jours cruels.

—Eh! je ne vous dis pas autre chose à vous-même, mon cher Cabissol; vous voyez trop facilement en beau les êtres et les choses: je vous crois incapable d’accepter l’idée d’un petit défaut dans notre Maurin ou d’une tache au soleil. C’est un tort.