CHAPITRE XL

De la mémorable conversation qu’eurent ensemble Maurin des Maures et son ami Caboufigue, ex-roi des nègres, berger de crocodiles, conservateur radical et candidat à la députation.

Le premier magistrat de Gonfaron fit envoyer à qui de droit son procès-verbal qui suivit le cours ordinaire.

«Insulte à un agent de la force publique et à un magistrat dans l’exercice de ses fonctions!» En France, rien n’est plus grave; dans ce pays de liberté, l’insulte à un honnête citoyen ne se paie pas ou coûte vingt sous à peine, tandis que le juste reproche à un policier indigne s’expie dans les fers des sombres cachots, ce qui a fait dire à un illustre républicain de Venise voyageant en France: «Vive le roi d’Italie!»

Le procès-verbal gonfaronnais réveilla contre Maurin plusieurs griefs endormis. Les journaux du département, chacun selon sa couleur politique, avaient raconté l’histoire de saint Martin avec des commentaires aggravants. Les uns dans l’intention d’exagérer la faute de Maurin, les autres pour exalter sa gloire dénaturèrent si bien les faits que l’aventure fut connue en haut lieu; et, à cette occasion, les coupures des journaux constituèrent au ministère de l’Intérieur, malgré les explications favorables du préfet du Var, un dossier ambigu concernant Maurin, dit le roi des Maures ou le don Juan des Maures, «personnage à surveiller».

—Qu’on nous amène, une fois pour toutes, ce diable d’homme qui fait trop parler de lui! déclara le parquet.

Toutes les brigades furent avisées et Alessandri trouva des prétextes pour faire sur les routes des Maures de plus fréquentes incursions.

Maurin fut prévenu par M. Rinal, qu’avait prévenu M. Cabissol. Rendez-vous fut pris chez M. Rinal entre ces trois personnages.

—Vous êtes incorrigible, Maurin, dit Cabissol, mais vous suivez votre nature et il serait un peu ridicule d’insister. Cependant, tâchez, nous vous en prions, de vous résister un peu à vous-même. Surtout, évitez plus que jamais la rencontre des gendarmes. Ne faites pas quelque sottise qui achèverait de vous mettre à dos les pouvoirs constitués. Cette alerte passera comme le reste. En attendant, les élections approchent et je suis chargé de vous prier: premièrement de préparer çà et là, au hasard de vos promenades, la candidature Vérignon; deuxièmement de combattre celle du comte de Siblas qui peut nous gêner beaucoup; troisièmement d’empêcher, s’il se peut, celle de votre ami Caboufigue.