—Fort bien, monsieur, dit Théodule, j’achète en bloc tous vos oisons.

Il les acheta, ayant son idée.

Avec les quatre mille francs du prix obtenu par son oncle—lequel, émerveillé enfin de l’habileté de son neveu, se livrait entièrement à lui—il se rendit acquéreur d’un terrain vague qu’il entoura d’une grille de bois dite «de chemin de fer». Dans ce terrain, il fit construire quelques cabanes de planches et fit peindre au-dessus du rustique portail ces quatre mots en lettres augustales:

AU CANARD DU LABRADOR.

Que vous dirai-je? La grande faisanderie ou canarderie des d’Auriol prospéra rapidement: «Fabrique de chapons des deux sexes. Deux millions d’œufs fécondés par an!»

Les fermes-modèles s’adressèrent en foule au Canard du Labrador.

Couveuses, gaveuses se multiplièrent dans le parc bientôt trop étroit. Toutes les industries du pays furent délaissées par les indigènes qui, tous, devinrent les ouvriers des d’Auriol. Deux mille cinq cents hommes chauffaient les fours, gavaient les volatiles... Le Canard du Labrador nourrissait une population entière,—un peuple d’électeurs.

—Il est temps, mon oncle, de vous faire nommer député.

La campagne électorale fut prestigieuse. L’oncle Pierre suivait docilement son neveu dans toutes les réunions. Le neveu, âgé alors de dix-huit ans à peine, pérorait:

—Vous nommerez l’homme qui, par son audace, sa persévérance, son génie industriel, a fait la fortune du pays!