—On doit rarement sa fortune à son mérite. On la doit presque toujours à son Canard du Labrador, conclut Cabissol. Mais il faut savoir cultiver son canard ou celui de son oncle! Et pour cela, il faut être, comme le jeune Théodule, un arriviste à tous crins. Il n’a pas encore l’âge d’être électeur, celui-là, et il est déjà un des plus puissants personnages de l’Etat, une sorte de petite Eminence grise. Il fait et défait des préfets, des gouverneurs, des ministres. Sa femme fait des académiciens. Tous les souverains qui visitent la capitale traversent son salon, et il est, par suite, tout couvert de croix. Il est, de plus, comblé de sinécures; il vient encore d’être nommé conservateur des Hiéroglyphes de l’Obélisque. On dit que, s’il le veut, il arrivera à la présidence de la République... dès qu’il aura atteint sa majorité. Une seule chose le désole, c’est la décision récente qui ne lui permettra pas d’obtenir sans scandale, avant sa trentième année, les palmes académiques, qu’il fait donner deux fois par an à tout un peuple!
—Mon cher Cabissol, dit M. Rinal, vous êtes, vous aussi, un maître galégeaïré, car pendant tout votre invraisemblable récit j’ai cru à plusieurs reprises qu’il était vrai.
—Parbleu! dit Cabissol, il est beaucoup plus vrai que la vérité, ce qui, pour les contes, n’est point rare.
Et, sur ce mot, chacun s’alla coucher.
CHAPITRE XLIX
Où l’on verra l’histoire jolie de la Poule verte, comment l’horrible Grondard dénoua le roman de Tonia et du roi des Maures, et avec quel désintéressement admirable Pastouré refusa une haute position.
Le lendemain au soir:
—Votre histoire d’hier n’était pas beaucoup gaie, monsieur Cabissol, dit Maurin. J’y ai réfléchi cette nuit: elle veut dire que le gouvernement des hommes n’appartient pas toujours à ceux qui ont le mérite. C’est vrai peut-être bien, mais ce n’est pas agréable à penser.
«Il n’est peut-être pas agréable non plus de se dire que notre gouvernement de la République favorise tant d’intrigues!