Et il se mit à rire.
Alors, la fille du garde, assise près de son père et tournant le dos à la porte, regarda Maurin en face. Les deux «vïores» de verre, qui, plantées dans des chandeliers de cuivre, fumaient sur la table, posées près de la fille, éclairèrent pour Maurin son visage ovale, régulier, d’une pâleur brune et mate. Les cheveux étaient collés sur les tempes en deux bandeaux plats, mais épais, lisses et reluisants comme l’aile bleue de l’agace et du merle; et sous les sourcils qui semblaient peints, Maurin vit luire, en deux yeux d’un noir de charbon, d’une couleur rousse de bois brûlé, deux étincelles.
—J’ai froid, l’homme! dit-elle placidement.
Aussitôt, la porte lourde, en se fermant sous la poussée de Maurin, fit résonner dans toute la vaste auberge comme un écho de montagne.
—Excusez, mademoiselle! fit Maurin. Pour vous servir on aurait fermé plus tôt.
Le galant Maurin n’avait pas seulement la réputation d’être le premier chasseur et piégeur du pays,—comme aussi le plus franc galegeaïré (ou moqueur et conteur d’histoires joyeuses),—mais encore il passait pour le plus beau coureur de filles dont on eût jamais entendu parler. «Agradavo», il plaisait. Telle est la brève explication que donnaient de ses innombrables triomphes amoureux les gens du peuple à qui on parlait de Maurin; et sa double renommée débordait sur les départements voisins.
En le voyant si courtois pour la fille du garde, un des deux gendarmes s’agita sur sa chaise. Ce gendarme, jeune, bien fait, était fort soigné de sa personne; joli, la figure ronde, les traits réguliers, la peau tendue, bien lisse, la moustache d’un noir excessif. Rasé de frais, il avait les joues et le menton bleus comme le ciel. On eût dit une poupée en porcelaine, toute neuve. Un détail de cette physionomie était caractéristique, et semblait plaisant sous un chapeau de gendarme: ses deux pommettes se surélevaient, très roses, comme deux gonflements, deux demi-sphères, deux enflures de santé, signes évidents d’une conscience tranquille et d’une indolence à toute épreuve.
Cela rassurait et donnait envie de rire. Ce beau gendarme, gentil comme un ténor, était amoureux de la «Corsoise»; il s’était fait agréer, mais par le père seulement, en qualité de fiancé. Persuadé qu’il plairait, un jour à Antonia, il n’avait pas voulu cependant «brusquer les choses», reconnaissant de bonne grâce qu’il ne suffisait pas de s’être montré trois fois à une jeune fille, et chaque fois durant quelques minutes à peine, pour être certain de n’avoir pas quelque rival secrètement préféré.
Depuis un mois tout au plus, le garde nouveau était installé dans la maison forestière du Don, et le gendarme, appartenant à la brigade d’Hyères, ne pouvait venir au Don, dans la commune de Bormes, qu’en voisin...
Maurin avait surpris le mouvement d’impatience du gendarme et il en avait aisément deviné la cause.