Il vint s’asseoir près des deux gendarmes dont il n’avait rien à redouter, s’étant toujours gardé avec soin de chasser en temps prohibé et sur des terrains interdits,—ou du moins de s’y laisser prendre.
—Grivolas! du café! du café bien chaud! cria-t-il.
—Tu as donc soupé, Maurin?
—J’ai toujours soupé, moi! dit-il. Dès que j’ai faim, tu sais bien,—je mange, n’importe où je suis. Et je soupe toujours sans soupe. Voilà pourquoi le bon café me réjouit plus qu’un autre.
Il but une gorgée de café brûlant avec une satisfaction visible, et se mit à bourrer sa pipe lentement.
Presque tous le regardaient avec beaucoup de curiosité. C’était un homme légendaire que ce Maurin, un homme qui faisait «sortir du gibier aux endroits où il n’y en avait pas». Et quel tireur, mon ami! Bête vue était bête morte. Toujours chaussé d’espadrilles, il parcourait en silence les bois, les mussugues (coteaux couverts de cistes), les lits pierreux des torrents, les sommets couverts d’argeras (genêts épineux), les vallons de roches et de bruyères.
Cet homme en pantoufles ne couchait pas trente fois par an, comme tout le monde, dans une vraie maison. Son carnier de cuir, exécuté d’après «ses plans» par le bourrelier de Collobrières, était une fois plus grand que le plus grand modèle habituel et, tout chargé, pesait quarante livres, qu’il trimbalait «comme rien». Qu’y avait-il là dedans? Un monde! Tout ce qu’il faut pour vivre à la chasse, seul, au fond des bois, à savoir: douze gousses d’ail, renouvelables; deux livres de pain, un litre de vin, un tube de roseau contenant du sel, une gourde d’aïgarden [1]; une coupe taillée dans de la racine de bruyère, coupe d’honneur offerte à Maurin par les chasseurs de Sainte-Maxime; deux paquets de tabac de cantine, deux pipes, un couteau-scie; un couteau-poignard de marin, dans sa gaine de cuir; un briquet, de l’amadou, trois alènes de cordonnier, un tranchet, une paire d’espadrilles de rechange (il en usait deux paires par semaine); une demi-peau de chèvre tannée, pour le raccommodage de ses chaussures; deux tournevis, six livres de plomb, trois boîtes de poudre, deux boîtes de capsules (car bien qu’il possédât un fusil «à système» il prenait quelquefois son vieux fusil à piston); une boîte de fer-blanc pour les œufs et les sauces; douze mètres de cordelette fine et solide dite septain; une paire de manchons. Ces manchons étaient des gants de cuir de son invention, sans doigts, où ses bras plongeaient jusqu’aux épaules. Ces manchons, qu’il faisait admirer volontiers, ne semblaient pas d’un usage pratique, mais ils lui rendaient, au contraire, les plus grands services en de certaines occasions.
Quand on disait, chez les paysans, sur un point quelconque du département: «Maurin...» quelqu’un de l’assistance aussitôt ajoutait, sur le ton de l’interrogation: «Des Maures?» Et si celui qui allait parler répondait: «Oui», vite les têtes se rapprochaient, on faisait cercle pour apprendre quelque nouvelle aventure du roi des Maures, du don Juan des Bois.
Les domaines de Maurin étant immenses, on l’apercevait peu de temps dans la même région. C’est pourquoi, ce soir-là, à l’auberge des Campaux, la curiosité était si vive autour de lui.
Les joueurs oublièrent leurs cartes, pour le regarder attentivement. Les conversations étaient en déroute.