« Assurer qu’il faut écrire comme on parle, c’est la sottise de M. Joseph Prudhomme ; mais prétendre que les choses écrites et fixées dans l’art par la composition, gagnent à avoir néanmoins l’allure de la parole venue spontanément, — cela me paraît une vérité simple.
Laissons l’immobilité de la pierre à la statuaire ; l’immutabilité d’un moment déterminé à la peinture. La gloire de la pensée écrite, c’est le mouvement et la succession des mouvements.
Le sculpteur a l’argile ; le peintre a la couleur. Leur rêve à tous deux est de les animer. Et nous qui avons en notre pouvoir la parole, matière fluide et subtile, les mots,
Nés de l’air qui fait vivre et des lèvres humaines,
quelle folie serait-ce à nous de les vouloir figer, immobiliser, pétrifier !
Avec le souffle poétique on ne fait pas Galathée en marbre ; on l’anime. »
« La fleur n’est pas née pour l’herbier ; la parole n’est pas née pour le livre.
L’écriture n’a été inventée que pour fixer la parole, et peu à peu elle l’a transformée, lui ôtant la vie. On n’a plus été un orateur, ni un poète, un trouveur, — mais un chercheur et un écrivain. On a écrit pour écrire, oui vraiment, à seule fin d’être imprimé, d’exister sous forme de livre.
Le moyen de transmission, le livre ; le lieu du dépôt, est devenu comme le foyer, comme le trésor même. Puis les livres se sont inspirés des livres, non plus de la vie ; les poètes se sont inspirés des poèmes ; on a cru être classique en imitant Homère qui n’imitait pas Homère, lui, mais la Nature ; — et comme il faut connaître toute une tradition savante pour goûter tels vers modernes dont la beauté est en grande partie dans les souvenirs littéraires qu’ils évoquent, les lecteurs pour ces vers-là ne sont pas nombreux ; car les hommes s’intéressent avant tout à la vie passionnée, — et l’Art poétique ne correspond plus assez à la Vie, beaucoup trop aux formes d’art qui l’ont précédé.
Si la poésie veut être comptée au nombre des arts vivants, elle parlera. Si elle veut conquérir les hommes modernes par la parole, selon le mode antique, elle se verra forcée d’exprimer des sentiments éternels, universels, dans une action moderne ; car l’érudition n’intéresse que les érudits. Elle procédera, dis-je, comme la poésie d’autrefois. Elle racontera la vérité vivante, non la tradition morte. Comme la musique, elle ne fera pas son destin d’être écrite, mais d’être chantée. Alors elle vivra vraiment, avant de se conserver par le livre d’où elle pourra sortir avec toute sa gloire dans une série infinie de résurrections. Alors, parlée, écoutée, aimée, nécessaire, elle rentrera dans ce grand mouvement d’activité, de bruit, de travail, que fait notre siècle.
… Je la vois, mêlant chaque jour sa voix au grand bourdonnement de la vie sociale ; chantant les joies et les douleurs de la patrie, acclamant un héros, une belle action, saluant les tombes, préparant les gloires, prouvant à la science qu’elle la comprend, à la démocratie qu’elle l’aime, à la patrie qu’elle est un de ses honneurs, au siècle des forces mécaniques qu’elle est une force ressuscitée, vivante, éternelle. »
Telles sont les considérations principales que l’auteur a mêlées à la lecture de son poème, — soit chez madame Edmond Adam, soit dans les conférences faites peu de temps après en Belgique et en Suisse[11].
[11] A la fin de la lecture chez madame Edmond Adam, M. Mézières, de l’Académie française, voulut résumer l’impression générale dans les vers suivants, improvisés. Le journal le Temps a publié ces vers, où le critique s’adresse à l’auteur de Miette et Noré :
La Provence revit dans vos vers pleins et chauds ;
D’autres nous la rendaient, mais en vers provençaux ;