Nous avons même, au milieu de ces notes, laissé quelques strophes inédites[2] qui, un jour, entre deux passages de Miette et Noré, furent citées par l’auteur à seule fin de ne pas redire en prose ce qu’il avait déjà exprimé en vers.

[2] Voir pages [XXIV] et [XXVIII].

Voici donc ces diverses notes telles à peu près qu’elles ont été prononcées, mais dépourvues du lien des citations :

« Il a paru à l’auteur qu’un sujet neuf en poésie était le paysan moderne, vu directement dans la vie, non plus dans les belles traditions de Virgile et de Théocrite, poètes qui, directement, s’inspiraient de la vie.

Le paysan, fils des temps nouveaux sans les connaître, — affranchi par une idée qu’il ne saurait expliquer, patient conquérant du sol, être passionné et simple, de race saine et toujours jeune comme la nature même, — le paysan moderne est une figure aux grandes lignes qu’a dessinée déjà la noble prose de George Sand, mais qui n’est pas entrée encore, semble-t-il, dans un projet poétique.

Avec le paysan arrive la poésie qui l’entoure, l’horizon sans cesse varié, et les seuls poèmes qu’il connaisse, — admirables d’ailleurs, objets d’une étude et d’un mouvement littéraires nouveaux en France — les chansons populaires. »


« J’avais cherché, pour la mettre en œuvre dans Miette et Noré, une chanson populaire qui exprimât toute l’âme du paysan. Elle existe :

Le pauvre laboureur

Est tout décourtisan ;

Est habillé de toile

Comme un moulin à vent.

Le pauvre laboureur

Est toujours méprisé…

Passe devant sa porte

Un gros riche sergent

Il crie à haute tête :

Apporte mon argent !

. . . . . . . . .

Faut prendre patience,

O pauvre laboureur,

Si ta misère est grande

C’est pour te faire honneur.

N’y a ni roi ni prince

Ni curé ni seigneur

Qui vivent sans la peine

Du pauvre laboureur[3].

[3] Mélusine.

Mais cette complainte vient du Nord. Jamais elle ne sera chantée par nos hommes du Midi. Malgré la pensée finale, le ton en est bien trop lamentable. La lumière c’est la joie, et, — je prie qu’on ne l’oublie pas, — j’ai voulu peindre les hommes d’un pays de lumière. La féodalité et le gothique chez nous perdent leurs caractères propres, le sombre, le mystérieux, le fatal. De tout cela, le soleil se moque un peu. Notre paysan, de par la nature, est libre et joyeux. Même dans la condition du serf, il devait échapper, j’imagine, aux sentiments de terreur et d’humilité, sentant bien que s’il avait contre lui le « sergent, » il avait pour lui le soleil !

Cette nature, qui ne l’irrite ni par l’avarice du sol (elle produit la vigne et l’olivier avec une demi-culture), ni par les intempéries d’hiver, — lui permet de vivre au dehors, mal vêtu, frugal, pauvre et content. Au dehors, il n’est plus l’hôte de la cabane ; il est, comme un seigneur, l’hôte de la forêt, des pinèdes et de l’azur. Aussi n’est-il pas essentiellement envieux, ni haineux, ni cauteleux, ni traître, ni humble. Il n’a point les défauts que donne l’habitude de la lutte ; peut-être aussi n’a-t-il pas toutes les qualités qu’elle maintient. Il est fin sans être madré, il manque souvent de persistance, mais il est impétueux, et capable d’héroïsme dans un élan.

Même dans sa maison, il vit avec l’extérieur, car il vit à porte ouverte, l’œil toujours sur le ciel, la montagne et la mer, dont il parle à tout instant. Ne soyez pas surpris de l’entendre vous « décrire » les moindres accidents du chemin par où il a passé ; il a tout vu, ce buisson, ce chêne, ce carré de vigne ; il les a d’autant mieux retenus qu’ils étaient plus variés. Nulle monotonie dans nos paysages, chacun a sa figure propre. Ne savez-vous pas quels sont les tableaux accrochés aux murs de votre cabinet ? Le chez lui de mon héros, c’est ce paysage du Midi, large et toujours cependant proportionné à la taille de l’homme, limité par des collines aux belles formes. Les déserts, comme la Camargue ou la Crau, sont terres d’exception, habitées par le pâtre et le « gardian. » Le paysan de Provence vit dans un horizon défini, achevé. L’infini est par-dessus. La Méditerranée elle-même est humaine, et s’entend fort bien avec les rivages heureux. C’est selon le mode grec. Le paysage terrestre n’écrase point l’homme, ne l’épouvante pas ; l’homme ne le fuit ni ne l’oublie. La lumière intense ne lui permet pas d’être visionnaire, craintif pour une ombre. Elle précise les formes ; elle découpe finement la silhouette d’un pin parasol debout sur la colline, à deux lieues d’ici. L’homme est roi, connaît son domaine et l’aime. Son pays, c’est lui. Voilà pourquoi ce poème reste humain quand il est descriptif : il montre le tableau de la lumineuse nature, tel que tout bon Provençal l’a dans la tête. »


« Peut-être, si j’avais eu à montrer le paysan dans sa lutte sociale avec le citadin possesseur de la terre, m’eût-il révélé d’autres faces, moins nobles, de son caractère, mais tel n’a pas été mon souci. Je l’ai montré vis-à-vis de lui-même et de la nature, dans mon pays. »


« La poésie est devenue, sous les doigts d’ouvriers admirables, un art de raffinés.

Pourquoi la délaisse-t-on ? peut-être parce qu’elle délaisse tout le monde, je veux dire les sentiments universels et l’expression simple. Sans rien dénier de leur beauté merveilleuse aux œuvres des maîtres impeccables, il est devenu nécessaire que le poète tente l’expression spontanée — abondante ; peut-être en aura-t-il les charmes naturels et vivants qu’un artiste constamment ciseleur remplace par la belle idée qu’il a et donne de son art ! Combien de nos modernes Cellini ont exécuté des coupes si admirables que personne ne songe à y boire. Vite un ruisselet courant dans l’herbe et le gravier, ou sinon nous mourrons de soif ! la source est là : — la chanson populaire. Mais, chose singulière ! il va falloir de l’audace au poète pour y puiser, pour chanter comme elle coule, pour raconter tout bonnement son cœur, et « parler tout droit comme on parle cheux nous », selon l’expression de Molière ! Et cependant il faut qu’il ose, car la Jouvence de la poésie n’est pas ailleurs. »