« Par ces mots « l’expression spontanée, » il faut entendre non pas celle qui se présente la première à l’esprit de l’auteur, mais celle qui, entre toutes, a l’air d’avoir été tout naturellement trouvée. Elle sera parfois la dernière à s’offrir, après bien des tâtonnements, car la tradition littéraire offre d’abord à l’écrivain de métier une foule de « formes convenues, » d’expressions, de tournures de phrases qu’il a déjà vues écrites, toutes consacrées par les belles-lettres et les rhétoriques, mais qui épouvantent le naturel et mettent la vie en fuite.
L’expression spontanée ne se présentera donc souvent qu’après avoir chassé devant elle et écarté d’un effort la végétation parasite des « termes de livre. » Et avec des mots tout simples, combinés dans un ordre simple, il s’agira de produire à la fois une impression de vie et de poésie. De vie, cela va de soi. Mais d’où viendra l’impression poétique, puisque, pris isolément, chaque hémistiche du vers ou chaque membre de la phrase sera de nature à pouvoir être trouvé et prononcé spontanément par un simple, en dehors de l’art, dans la vie même ? — Eh ! l’impression poétique viendra du poète d’abord, qui a en lui la poésie pour la répandre, le don d’envelopper les choses dans une lumière créée par lui, et de les garder vraies en les transfigurant ; elle viendra, l’impression poétique, du soin qu’aura mis le poète à n’accepter le tour simple et naturel que dépouillé de l’expression vulgaire ou seulement banale ; elle viendra du NOMBRE et de la COMPOSITION. Voyez La Fontaine. Chaque mot, pris à part, est de la famille des mots ordinaires ; le tour de phrase qui les met en ordre est évangéliquement simple ; et les Fables sont des chefs-d’œuvre !
Au théâtre, chez la plupart de nos modernes, ce style n’est pas plus dans le dialogue qu’il n’est dans la composition des pièces où je dirai que l’effet dramatique est remplacé par l’effet théâtral. Nous avons plus souvent des pièces dans un décor, pour des comédiens et des spectateurs, que des drames dans la nature et la passion, pour des hommes. »
« Le monosyllabe imitatif se retrouve souvent au courant du poème, parce qu’il est selon le génie du récit populaire où il n’arrive guère qu’un personnage heurte à une porte, sans que le conteur dise : toc, toc ! »
Les gros savants y reprendront,
Mais chaque mot lui sort de l’âme…[4]
[4] Voir le [prélude du Chant Ier], troisième partie.
« Ainsi chante le peuple, qui ne se pique pas d’être écrivain. Sa poésie, directement, monte de son cœur à ses lèvres, — et la poésie littéraire n’arrive que par l’effort à se donner cette allure de parole venue aux lèvres, ailée et vivante, qui est justement le caractère essentiel de la poésie populaire. Il semble donc que la savante ait à gagner quelque chose si elle prend leçon de l’ignorante. Il n’y a rien ici de nouveau. C’est l’enthousiasme d’Alceste pour la Chanson du roi Henri.
Le poème de Miette et Noré a tenté un langage et une composition simplifiés d’après les modèles populaires, et dans cette forme il apporte l’hommage au travail du laboureur, — l’ouvrier que nul progrès ne supprime. »
« Ce n’est pas seulement un poème d’accent populaire, c’est aussi un poème d’accent provençal. Quand nos paysans s’expriment en français, ils traduisent les images, les allures, le tour même, et — si l’on peut dire — le goût du patois provençal. J’ai essayé de parler, en vers, un français qui laissât, à leur manière, deviner par transparence le génie des idiomes locaux, heureux si quelques-uns de nos idiotismes, débris des patois en dissolution, paraissent dignes de rester au français. »
« J’avais songé d’abord à mettre entre guillemets les incorrections qui sont des provençalismes : « de suite » pour « tout de suite » ; « des fois » pour « quelquefois, » etc… J’y ai renoncé, persuadé que nul ne pourrait loyalement m’imputer à négligence ce qui — si visiblement — est volonté. »