« Les patois provençaux s’en vont. J’ai modelé un peu ma phrase sur la façon de dire de nos Provençaux de race quand ils parlent français. Lorsque les seigneurs, dans les chansons populaires, courtisent les bergères, ils s’expriment ainsi dans un provençal francisé. Il m’a semblé que c’était la langue naturelle d’un poème qui veut raconter la Provence moderne. Ma pensée est moderne, ma langue devait être française, car de plus en plus les caractères particuliers des provinces se fondent dans la grande unité nationale. Le pittoresque y perd sans doute ; mais, poètes, nous ne sommes pas pour arrêter la marche de la vapeur. Nous sommes pour essayer de donner la durée des œuvres d’art aux formes que détruisent le temps et les forces nouvelles, et pour annoncer les forces de l’avenir. Fixons donc les choses provinciales qui s’en vont, dans la langue qui doit leur survivre. N’était-ce pas la volonté de Brizeux ? Ce sera demain celle de Gabriel Vicaire qui nous chantera la Bresse. Gabriel Marc nous dira l’Auvergne, et Charles Grandmougin la Franche-Comté. Et nous aurons un jour, — vous verrez ! — une représentation poétique par provinces de toute la belle France.

Quant aux patois, ils sont — et c’est tout simple, — impuissants à rendre les idées nouvelles. Le provençal est un idiome mort qui correspond admirablement aux choses mortes, à la légende et à la foi ; il ne peut pas exprimer la PENSÉE, qui est chose neuve. Dites en provençal ces mots : L’HUMANITÉ, LE BEAU, LE VRAI, vous patoiserez du français et vous prononcerez des vocables incompréhensibles pour qui ne sait que le provençal. — « Va, va, je te le donne pour l’amour de L’HUMANITÉ », dit le don Juan de Molière, et la critique philosophique signale dans ces paroles une conception, un sentiment nouveaux ! Il y a trois cents ans de cela, et le provençal d’aujourd’hui est encore impuissant à traduire ce verbe sublime. »


« On trouvera dans Miette et Noré deux chansons provençales, l’Aubade et le Petit Mousse. Les chansons de Provence appartiennent en définitive à la France, qui ne les comprend pas ! Pièces d’or du trésor français, elles n’ont pas cours au-dessus d’Avignon ! Miette voudrait offrir celles-ci à la littérature française. Dans diverses provinces l’Aubade se retrouve sous des formes moins heureuses qu’en Provence, et sous des titres différents : la Poursuite, les Transformations. Mistral, que j’admire sans le suivre, en a fait sa chanson de Magali. Ma version française est tirée des quelques soixante couplets que chantent les femmes de Provence, surtout les vieilles, car les jeunes se mettent à l’oublier[5] ! »

[5] Voir page [250].


« Mgr Miollis[6], qui fut évêque de Digne, est une figure populaire en Provence, et les paysans des Basses-Alpes racontent encore bien des traits de sa vie évangélique. Mgr Miollis a servi de modèle à Victor Hugo quand le maître a tracé, dans les Misérables, la figure de Mgr Myriel, évêque de D… »

[6] Voir page [327].


« Ce n’est pas d’hier que j’ai résolu d’écrire en français un poème de la Provence. En 1867, j’annonçai formellement ce dessein à un ami. Déjà je me disais que le récit serait simple comme une chanson populaire et que le rossignol, l’oiseau favori des chansons populaires, et l’âne et le bœuf, héros des noëls, y joueraient leur rôle. J’ai choisi le drame de la fille abandonnée, parce que c’est l’un des drames par excellence des chansons populaires. Les complications du récit eussent fait rentrer le poème dans l’anecdote et le roman. »