« J’ai trouvé dans un livre remarquable (HISTOIRE DU LIED, par M. Édouard Schuré), une page de profonde critique, critique de poète, vivifiante. Quand je la lus pour la première fois, c’était dans un moment de doute. Elle m’encouragea au travail entrepris. Voici cette belle leçon :
« La poésie littéraire devrait se rapprocher de la vraie poésie populaire, pour y chercher ce qui lui manque trop souvent à elle-même : la sincérité de la pensée, la sobriété de la forme et le tour musical. Plagier serait folie, mais non s’inspirer. Brizeux l’a fait pour la Bretagne… Il ne s’agit pas de renoncer au trésor d’idées et de sentiments que nous devons à une éducation supérieure pour descendre au niveau des paysans, ce serait la pire des affectations, mais de surprendre dans les chants populaires la manifestation spontanée du sentiment. Car cette faculté existe toujours en nous, quoi qu’on fasse pour l’étouffer. Partout où il y a un sentiment vrai et individuel, la manifestation primesautière, qui est toujours la plus poétique, est possible, pourvu que l’homme ait le courage d’exprimer son mouvement intérieur. Malheureusement on s’en laisse imposer de moins simples et de moins fidèles par la tradition littéraire, on s’y habitue, et on finit par ignorer sa propre nature. Mais la vue du vrai, du naïf, nous saisit malgré nous, avec une puissance magique, et nous aide à retrouver notre originalité perdue. »
« Qui dit paysans dit païens (pagani), du moins dans le Midi. Miette se laisse enlever par un païen véritable, l’insoucieux Noré. J’ai rêvé là l’image même de la Provence qui échappe à l’influence noire du gothique par la puissance de la lumière. Maître Pierre Jacque André est une sorte de philosophe sans le savoir, bien moderne. J’ai connu ses pareils. Il transforme inconsciemment charité en humanité. Il convertit à l’humanité moderne son fils Noré. Et le poème finit en joie, en lumière, en espérance, car dans nos pays les fêtes funèbres elles-mêmes, — dénoûments suprêmes, — ne parviennent pas à s’attrister. »
« Chacun des Chants du poème est précédé d’un Prélude. Je ne sache pas que cette forme générale ait jamais été employée. Le Chant est un fragment du récit ; c’est l’action ; c’est la poésie se dégageant directement elle-même des héros, et des choses qui les entourent. Le Prélude c’est la poésie lyrique motivée par le Chant, qu’elle annonce, dont elle donne l’idée essentielle ; c’est encore la pensée philosophique, parfois mère du chant, parfois née de lui ; c’est la poésie dans le poète. Pour donner à un récit où (pour la première fois peut-être) des paysans parlent en vers une langue autre que celle de la tradition littéraire, — pour donner à ce récit le goût de la vérité il fallait ne pas l’interrompre trop souvent par des cris poétiques d’un autre ton. Quant à étouffer le cri poétique, c’eût été mentir à la conception d’un poème.
Le Prélude est comme une ouverture musicale avant le lever du rideau. Le Chant c’est le drame chantant, rideau levé ; la pensée du Prélude l’accompagne.
L’ensemble des Préludes doit former comme un poème d’un sentiment plus général que le poème en récit, — dont il se dégage, qu’il enveloppe et même qu’il explique. »
« Un soir où il m’était donné d’écouter notre illustre et bien-aimé maître, Victor Hugo, j’osai toucher un sujet difficile. Je parlai du vers alexandrin. — « Grâce à vous, maître, il est devenu… » — « Un orchestre, » dit Victor Hugo.
Cela est vrai. Aussi, désormais, l’on peut oser faire de longs poèmes, et voici qu’on ose entreprendre d’en lire. En effet, dans un poème les morceaux explicatifs, les transitions nécessaires, les passages qui ne sont ni dramatiques ni lyriques — étaient la monotonie et l’ennui mêmes, avant que le vers non pas brisé comme on le croit, mais articulé, permît les flexions, les arrêts, les rapidités, les surprises, le mouvement qui est la vie.
Et beaucoup de vers qui paraissent faux aux lecteurs des prosodies surannées — sont justes. Un des plus communs est l’alexandrin ternaire :
L’âne allait seul, | suivi de loin | par le bon prêtre.
En des occasions dont le poète est juge (sauf erreur), le ternaire peut s’employer aussi dans la forme suivante :
Il a compris, | le joli mousse, | il rit aux anges !
Et ne dites pas que la césure coupe par le milieu le mot joli ! Vous avez ici non pas une, mais deux césures ! Vous avez trois hémistiches de quatre pieds et non deux de six, et l’idée de NOMBRE se trouve entièrement satisfaite, car trois fois quatre font… un alexandrin symétrique, — aussi rigoureusement que deux fois six !
Je ne parlerai que de ces deux formes du vers ternaire. Il y en a d’autres.
Les diverses coupes du vers alexandrin sont infiniment variées. Ce n’est pas ici le lieu de développer cette question complexe, qui paraît pouvoir se résumer dans la formule suivante :
Un alexandrin est juste toutes les fois que les césures le subdivisent en petits vers blancs, égaux ou libres, assemblés suivant un rythme juste[7].
[7] A la vérité, il n’est pas de césures proprement dites. Il n’y a que des accents toniques qui doivent être placés comme nous venons de dire pour les prétendues césures… De combien de règles puériles les poètes devraient se délivrer ! car les prosodies n’y peuvent rien. Il faut créer contre les règles absurdes de bons exemples, qui s’imposent.
Quand la justesse a été sentie, elle se peut toujours prouver, car l’idée de NOMBRE est double : harmonie, calcul.
C’est affaire au poète d’employer les diverses formes du grand vers en temps utile, et de réserver le grand alexandrin à deux hémistiches pour les moments où la pensée, après avoir voleté et volé, — plane.
Dans l’alexandrin dit classique, la césure de milieu n’empêchait pas d’autres césures accessoires (officieuses), qui sauvaient de trop de monotonie.
Dans l’hexamètre latin, la césure, indispensable si elle était unique, ne proscrivait pas l’emploi des autres, qui même, au nombre de deux, pouvaient la suppléer. »