« Il y a dans le rapprochement de certains mots des hiatus qu’il faut aimer.
Quoi de plus doux que le prétendu hiatus : Il y a. Date lilia, dit Virgile. C’est le son même d’alliance. »
« On peut dire de Victor Hugo qu’il est le père de la littérature moderne. On pourra le lui donner longtemps, ce beau nom de Père, que lui décerne Émile Augier.
Victor Hugo, dont Alfred de Vigny fut le Précurseur, a engendré le romantisme, qui engendra la liberté, qui engendrera l’avenir. Par là, nos petits-neveux eux-mêmes seront fils du romantisme. Grâce à Victor Hugo, qui a donné des modèles dans tous les genres sans exception, il est enfin permis même de faire simple. — L’instrument qui nous est légué est parfait, et loin que la poésie n’ait plus de sujets, tout est toujours à faire et sera toujours à faire.
Quant à continuer le romantisme proprement dit, en ce qui constitue ses caractères essentiels, généraux, qui pourrait y penser ? Le romantisme est l’envers du classicisme, deux formules littéraires qui ont donné toute leur mesure. Si le romantisme n’existait pas, il faudrait l’inventer, afin qu’il offrît au monde son œuvre prodigieuse. Mais cette œuvre existe. Nous ne pouvons pas vivre dans l’admiration stérile ou dans limitation de ce passé (n’est-ce pas hier ?) En art, rien ne se doit recommencer, les chefs-d’œuvre moins que le reste, car des chefs-d’œuvre contrefaits sont des rapsodies. Notre-Dame est bâtie : allons-nous construire sur ce modèle sublime toutes nos humbles maisons !
Où donc sera notre art nouveau, car nous en voulons un ! où est notre avenir ? Dans l’inspiration directement tirée de tout ce qui est la nature. Les anciens imitaient la nature, nos classiques ont cru surprendre le secret de l’art antique en imitant non pas la nature, mais les œuvres des anciens ! Imitons, nous, la nature comme faisaient les anciens, avec nos façons modernes de voir et de penser, comme les anciens selon les leurs.
Et dire que ce procédé antique peut encore paraître nouveau ! »
« On peut dire de la rime riche qu’elle est trop souvent la rime prévue. En ce cas, je l’ai souvent effacée, lui préférant cent fois une rime suffisante, mais inattendue. Les rimes inévitables ont engendré l’horreur qu’on a des rimeurs. Du reste, richesse des rimes, coupes des vers, allure de style, tout cela se modifie selon l’intention du poème, le sujet et le genre.
Le même peintre traitera-t-il de même sorte la miniature, les grandes toiles et la fresque ?
Enfin une théorie critique ne peut que renseigner sur la manière générale d’un auteur, sur sa conception de l’art, sa volonté et son effort, — et sur la tendance d’une époque. »
« L’art n’a pas d’autre but que d’émouvoir — avec le beau. Le beau n’est que le moyen sublime, et nécessaire, de l’art. Combien d’artistes en font leur but, en sorte que leurs œuvres ne toucheront jamais les hommes, quoique destinées à faire toujours l’admiration des artistes. Créer une œuvre qui montre comme elle était difficile à faire, c’est être plutôt critique qu’inventeur. Quand l’art est parfait, — de la vie il vous jette dans une vie idéale où il se fait oublier. »
« En somme, dans notre art, tout devient aisément puéril, qui n’est pas sentiment, pensée, — et composition.
Hélas ! comme c’est éphémère, la grâce, la nuance, le nombre même des mots ! Comme nous les aimons, comme nous les recherchons, ces formes dont le sens intime ne se révèle qu’à demi aux étrangers, et constitue le génie de la langue nationale ! — Et cependant, ce qui peut, par la traduction, se transmettre d’un pays et d’un âge à un autre, voilà l’essentiel, la vraie création ! »