« AU POÈTE CHARLES GRANDMOUGIN[8]
Après avoir lu Le Rêveur, qu’il m’envoie inédit.
Dans les vers très bien faits qu’on me lit chaque jour,
Je ne le trouve plus, ce souffle qui soulève,
Ce mouvement du cœur qui s’élance à l’amour,
Ce rythme qui prend l’âme et la berce d’un rêve.
Et je me dis : Lequel, du poète ou de moi,
Lequel est donc si vieux qu’il en respire à peine,
Et qu’il n’ait plus l’élan ni le cri de la foi,
Et qu’il n’entende plus le sang frapper sa veine ?
Ah ! ce qui rend si beaux les beaux vers, l’art des vers,
C’est ce frémissement de poitrine oppressée,
Ce nombre aisé des mots qui semblent s’être offerts,
La respiration mêlée à la pensée.
Un de nous bien souvent a ce charme divin,
Le meilleur d’entre nous, notre Sully Prudhomme,
Et tu l’as dans ces vers, — et dans l’art tout est vain
Où nous n’avons pas fait passer un souffle d’homme ! »
« L’art a horreur du convenu, du banal, du trivial, mais l’esprit de notre époque ne s’accommode guère du chimérique. Préoccupée de la seule réalité, la poésie se tue elle-même ; envolée dans le rêve pur, on ne saurait la suivre. Le problème est donc ainsi posé pour le poète sincère, homme de son temps : il faut tâcher d’être vrai sans bassesse, chercher le beau dans le réel, la noblesse dans la simplicité. — Rien de plus ancien que cette formule, neuve en apparence parce que beaucoup d’autres l’ont fait oublier. »
« Dans la nature, le laid n’est qu’un accident dont elle se délivre au plus vite ; rien n’est laid de ce qui demeure sous la belle lumière ; la dépouille des animaux morts est enlevée par les épurateurs ; les parties basses ne sont pas en évidence (os homini sublime…) ; les entrailles sont cachées. Les Grecs louaient la cigale de ne point laisser voir, même morte et ouverte, ses entrailles ; on la peut louer encore, morte, de ne point tomber en pourriture, mais en poussière. La société cache ses égouts. L’utile et scientifique anatomie est un art, ce n’est point l’Art, lequel, comme la Nature, fait la vie, même avec la mort.
Si j’étale au soleil, au premier plan de mon tableau, les laideurs cachées de la Nature, je n’agis pas d’après ses leçons, je ne suis pas vraiment naturiste. »
« Entre les sujets vulgaires et les sujets populaires, il y a un abîme. Il faut fuir le sujet vulgaire qui conviendrait à bien des gens, aux médiocres, et chercher, — sans renoncer à de plus rares, — les sujets populaires qui peuvent toucher tous les hommes.
Le Vulgaire n’est qu’une catégorie : ce n’est pas ce « Tout le monde » qui a plus d’esprit que Voltaire et plus de cœur que d’esprit. »
« L’Art est libre. — Il n’y a pas de théorie qui l’enferme tout entier, — qui puisse devenir la règle commune, qui soit toute la Vérité. Il n’y a que des points de vue personnels ; encore, pour être justes, doivent-ils tenir compte des tendances diverses dont l’ensemble met la variété et la grandeur dans l’Art. Je cherche une face nouvelle ; je n’oublie pas le TOUT. »