Alors, sautant à bas de son cheval, à l'arçon duquel il prit bride, filet et caveçon, Pastorel, tenant le séden, s'assit par surprise,—pesant de tout son poids,—sur l'encolure de la bête couchée. Les quatre pattes étendues tremblaient. Sans se relever, le gardian, en un clin d'œil, passa le fer d'un filet dans la bouche béante du cheval, et le coiffa de la têtière.... L'animal, toujours sur le flanc, se débattit sous l'homme qui comprimait sa tête contre terre, il chercha à se soulever, raclant la terre de ses sabots, piétinant le vide, ruant.
—«Notre-Dame-d'Amour!» cria tout haut Zanette tremblante et pleine d'admiration, les yeux démesurément ouverts comme pour mieux voir. Elle admirait, bouche bée, et son fichu aux mille plis se gonflait et s'abaissait par coups précipités.
Tout sellé comme il était, le cheval de Pastorel courut se mêler à la manade, broutant avec elle.
Quand le Sultan se releva, Jean Pastorel était sur son dos!
Alors, une véritable fureur saisit l'étalon. Il se secoua, se cabra, s'enleva en des ruades folles, se détacha de terre, les quatre pieds en l'air, et une fois en l'air il se tordait, ondulant comme un marsouin, en brusques saccades des reins et des flancs, retombait à terre pour rebondir.
Jean, son petit feutre cloué sur la tête, laissait faire, rivé au dos de la bête, les jambes pendantes, la pointe des pieds basse, comme vissé par les genoux, les mains hautes et légères, un peu narquois jusqu'à laisser voir un sourire dans sa fine moustache noire. Parfois, une détente des reins de la bête lui faisait quitter le cheval.... On voyait le cavalier lancé en l'air, jambes ouvertes, et il retombait à cheval avec une telle précision qu'on eût dit un jeu appris et souvent répété par avance. Sultan, mâté tout debout, fit mine de se renverser en arrière. Pastorel, de la main gauche, embrassa l'encolure, et le visage appuyé contre le col de sa bête, il tendit le bras droit et tira de haut en bas sur la bride. Dix fois au même mouvement de l'animal il fit la même réponse. Une fois, il saisit à poignée le séden et le mit comme une menace sous l'œil du Sultan qui se reprit à trembler. Sultan voulut tout à coup partir en avant, au galop; le cavalier le retint et le maintint. Alors la bête dansa sur place, relevant alternativement chacun de ses quatre pieds avec une rapidité extrême, sans avancer ni reculer d'un pouce. Pastorel activa ces mouvements dès qu'il les vit près de s'arrêter. Il retenait au contraire le cheval pendant qu'il le touchait de l'éperon légèrement; puis, quand il le jugea un peu dominé déjà, il le pressa des genoux et rendit la main.... Ils s'envolèrent.
En un clin d'œil, les six spectateurs, du haut de leurs bêtes, ne virent plus au loin qu'un cheval minuscule, un imperceptible cavalier.... Et ce cheval et ce cavalier tournèrent et décrivirent autour d'eux une courbe immense, une fois, deux fois, qui alla se rétrécissant en spirale jusqu'à revenir juste au point de départ.
Le Sultan était couvert de sueur. Ses naseaux s'ouvraient et se fermaient en claquant, on voyait au dedans deux rougeurs de feu, il suait. L'écume tombait à gros flocons de sa bouche. Son œil dur lançait une flamme oblique. Les quatre pieds étaient comme enracinés au sol. On voyait qu'il s'avouait vaincu pour cette minute seulement. L'homme, lui, ne semblait pas plus fatigué qu'au départ, ni plus étonné.... Il se mit à rire.
—Tu es un terrible, Pastorel! dirent les cavaliers.
—Bravo, Pastorel! dit le père Augias. Le cheval est tien, mais crois-moi, je connais la bête, ça n'est pas fini entre elle et toi. Le Sultan est rancunier. Tant que tu es sur son dos, étant le cavalier que nous avons vu, tu ne crains rien. Toutes les fois que tu seras à terre, méfie-toi!