Elle retint son cheval et aussi son cœur, mais non ses regards qui ne se détachèrent de l'horizon lointain que lorsque le hardi cavalier s'y fondit comme un flocon nuageux emporté par le mistral.
[XX]
DEUX BONNES AMES.
Rosseline, depuis sa querelle avec Zanette et la correction que lui avait infligée Martégas, n'était plus tout à fait la même femme. Non pas qu'elle fût plus maîtresse de ses volontés, mais la direction générale de ses pensées vers le mal s'était affirmée. Ce n'était plus, au même degré, une inconsistante. Elle ne savait pas plus qu'autrefois ce qu'elle désirait, ce qu'elle espérait; elle n'avait ni but défini, ni plan précis; en ceci elle était la Rosseline d'autrefois, mais tout en elle était tourné aux violences, aux vengeances, aux vœux de colère et de haine. Elle avait pris de la vitesse sur les pentes du mal. C'est en cela qu'elle était nouvelle. Les éléments mauvais, jusqu'alors en puissance, cachés en elle et comme subordonnés, avaient pris le dessus dans son cœur obscur.... Sous l'influence de circonstances différentes, peut-être seraient-ils restés endormis.... Maintenant, elle laissait ses instincts de malignité dominer.
Elle était nettement devenue méchante. Que voulait-elle? Tout à la fois, tout ce qui semblait inconciliable, pourvu que ce fût violent et mauvais.
Pour l'exciter aux rages, pour la précipiter du seul côté de la malice, il avait suffi du face à face avec cette petite, si jolie, si aimable. Jalousie, envie, avaient fait lever et s'épanouir dans son cœur les germes vénéneux qui fermentaient. Les menaces de Zanette, les coups de Martégas avaient provoqué en elle la mauvaise bête qui, maintenant, était déchaînée. Tout en elle était confus toujours, mais tout ce confus était décidément le Mal.
Elle n'aimait pas Martégas, mais elle se rappelait avec une sorte de volupté la terreur qui l'avait secouée, sous le poing de cet homme qu'elle n'aimait pas!... Que ferait-elle de lui? Son instrument peut-être; et «faire marcher» un homme si terrible, en lui refusant tout, ne serait pas un plaisir moindre que lui être soumise.
Elle n'avait jamais aimé Pastorel, assez du moins pour lui sacrifier un seul de ses caprices, mais il lui déplaisait d'être abandonnée par lui si dédaigneusement, pour une frêle, une insignifiante personne, qui, à côté d'elle, n'est-ce pas, ne pouvait prétendre à paraître belle? Volontiers, elle l'aurait repris, ce Pastorel, fût-ce pour le rejeter dédaigneusement à son tour.... Même elle comptait bien le reprendre et le faire souffrir d'amour.... Si elle avait été battue par Martégas, c'est Pastorel, le gueux, qui en était cause!—«Il me le paiera!» Cela ne regardait ni Pastorel ni personne, si les coups ne lui étaient pas tout à fait odieux, ne lui faisaient pas seulement du mal, chose dont elle ne voulait pas convenir avec elle-même. Il fallait donc aussi se venger sur Pastorel de ces coups dont il était la cause, et que, ravie au fond, elle aurait eu honte d'avouer, tout simplement parce qu'il est entendu qu'être battue est humiliant.
Quant à Zanette, c'était la rivale triomphante, aimée ou désirée des deux hommes! Elle la disait insignifiante et la trouvait jolie au possible! Volontiers Rosseline l'eût déchirée. Et puis, c'était une vertueuse. On l'épouserait, elle!... A cette idée, Rosseline frémissait. Oh! la faire déchoir, cette enfant, de son titre de fille honnête, de fiancée heureuse et candide!... Ce Martégas semblait fait exprès, si violent, si fort. Elle l'avait lancé sur le gibier. L'atteindrait-il? Sa curiosité diabolique était excitée autant que son dépit de vengeance. Quelle joie elle aurait à dire à Jean: «Elle ne vaut pas mieux que moi, ta Zanette! Sa vertu? au ruisseau! comme le chiffon de soie, la cocarde bleue, que tu lui avais donnée, et que j'ai su lui reprendre!»