Quand il redescendit, Blanchet, devant les mangeoires, le nez haut, était tout seul à happer pâture.... Renaud courut à la porte.... Livette, ayant ôté son licol à Leprince, le mettait en fuite, libre et nu, d’un grand cri et d’un grand geste de ses jolis bras levés.... Le bonhomme Audiffret, ravi de l’espièglerie de sa petite, riait, riait! Et Leprince, heureux, après ces quelques jours d’esclavage, de retourner au désert, sans plus songer à l’avoine du Château, se mâtait debout comme une chèvre, lançait au ciel des ruades de gaieté, secouait sa crinière foisonnante, érigeait sa queue qui fouettait l’air où tournoyaient les mouches chassées de sa croupe,—et détalait vers l’horizon, par la trouée des arbres du parc.
Force fut à Renaud d’en prendre son parti d’un air de reconnaissance, et de rire aussi;—mais il lui déplaisait toujours davantage de monter un cheval qui lui appartenait encore moins que tous les autres de la manade, et qui était celui de sa fiancée.
Audiffret, là -dessus, l’occupa à différents ouvrages; et, deux heures plus tard, dans la salle basse de la ferme, où tous étaient réunis, Renaud, saisi d’un subit ennui à la pensée qu’il était, d’un moment à l’autre, exposé à un tête-à -tête embarrassant avec cette même Livette tant recherchée naguère, parla de se retirer. Audiffret se récria et l’invita à souper.... On boirait en l’honneur de sa victoire.... Renaud refusa gauchement, sentant combien son refus sans motif manquait de bonne grâce.
Mais la mère-grand ayant insisté, elle qui ne parlait guère, il demeura.
Elle parlait rarement, la vieille, songeant toujours au grand-père mort, qui avait été le compagnon fidèle de sa vie travailleuse. Elle se desséchait lentement, comme un bois bien sain dans toutes ses fibres, mais où la sève ne monte plus. C’était une de ces belles vieillesses des pays de cigales, où les gens vivent sobres, conservés par la lumière. Venue déjà vieille en Camargue, elle n’avait jamais souffert des malfaisances du marais. Il était trop tard. Le bois de cyprès ne se laisse pas piqueter aux vers.
Elle attendait la mort, patiente, marmonnant quelquefois des pater sur son chapelet en noyaux d’olives, regardant sans peur, de ses yeux troubles, droit devant elle, l’ombre vague où l’attendait son vieil homme parti, son brave et fidèle Tiennet, qui, en quarante ans, ne lui avait pas donné sujet de peine, et à qui, même au temps de sa plus belle jeunesse, elle n’avait pas fait tort d’un sourire. Tiennet, du fond de l’ombre, l’appelait parfois doucement, et on entendait alors la vieille murmurer d’une voix de songe: «J’y vais, mon homme!... On y va!»
... Seul un moment avec Livette, un instant avant souper, Renaud ne sut que dire. Elle non plus. Il n’osait mentir et elle espérait qu’il ouvrirait son cœur, se confesserait.
Tantôt elle voulait, en le laissant dans son silence, se donner par là la preuve de sa trahison, et tantôt, au contraire, elle se disait: «Si tous deux s’étaient mis d’accord, il ne serait pas là ! J’étais folle! Il m’aime.»
Au souper, il s’étourdit, raconta des luttes, des chasses; comment, l’année dernière, avec ce gueux de Rampal, il avait forcé à la course, à cheval, dans une seule matinée, deux compagnies de perdreaux. Ils en avaient pris vingt-huit, dont plus de vingt tués, au vol, d’un jet de leur bâton lancé à la manière arabe.
Audiffret, tout à fait joyeux de ravoir un cheval qu’il avait cru perdu pour toujours, tira, de dessous les fagots, une bouteille antique, un cadeau des maîtres, de ces maîtres toujours absents,—comme tous ceux de Camargue, qui préfèrent habiter les villes, Paris et Marseille ou Montpellier, laissant le désert à leurs bayles.... «Ah! les seigneurs d’autrefois! disait Audiffret, ils étaient plus courageux, mieux servis et mieux aimés!...» Renaud, s’animant de plus en plus, trouvait meilleurs les temps nouveaux... La grand’mère, toujours grave, dit une fois à Audiffret, à table, en parlant de Renaud: «Sers ton fils, mon fils.» Allons, allons, décidément il était de la famille.