Et voilà que cette certitude, qu’il lui fallait garder à tout prix, au lieu de gagner franchement son cœur à la reconnaissance, le poussait à l’hypocrisie. Il était prêt à trahir Livette, sans renoncer à elle, car il l’aimait si sincèrement, si bien, qu’il se sentait prêt d’autre part à renoncer, sans trop de peine, à la gitane, dans le cas où les circonstances le commanderaient. Il riait beaucoup, levant son verre souvent, et clignant des yeux du côté d’Audiffret, sans le vouloir, comme pour dire: «Nous sommes malins!» Mais ce brave Audiffret ne pouvait pas s’apercevoir de cette folie.... Il ne s’était jamais occupé que des comptes du domaine. Il n’avait jamais rien deviné de toute sa vie, oh non!... Quant à la bohémienne, pour sûr, elle ne quitterait pas les Saintes avant la fête, c’est-à -dire avant huit jours. Après, elle irait un peu où elle voudrait! il ne s’en embarrassait guère. Que pouvait-il espérer d’une fille errante? Un rendez-vous d’une heure, au carrefour du grand chemin d’Arles! voilà tout!
Du côté de Zinzara, il avait l’espérance; du côté de Livette, la sécurité. Et il était gai.
Aussi, quand vint le moment de la retirée, il eut, vers sa nouvelle famille, un grand mouvement de tendresse, bien contraire à ses allures, à celles des gardians, qui sont rudes par métier.
Il faut savoir que les paysans, en général, ne s’embrassent pas, si ce n’est aux grands jours de noce ou de baptême. Les mères seules baisent les tout petits.... L’homme de la terre est sévère.
Audiffret, venait de dire tout à coup à son fils la mère-grand, posant sur la table son tricot, et sur le tricot, ses lunettes:—Audiffret, chaque jour me pousse, et je voudrais voir ce mariage avant de mourir. Il faudra le faire au plus tôt possible, puisqu’il est décidé. Et si je ne dois pas être là , le jour de la noce, n’oubliez pas, mes enfants, que du plus profond de son cÅ“ur, la vieille ce soir vous a bénis....
Et, sans autre geste, paisiblement, elle reprit le bas et les aiguilles.
Elle avait parlé presque sans inflexion, d’un ton grave, calme, ne remuant que les lèvres.
Tous furent émus. Livette regarda Renaud. Lui, sans arrière-pensée, entraîné, il oublia en ce moment tout ce qui n’était pas cette nouvelle famille qui s’offrait à lui, l’orphelin. Livette le vit bien et lui en sut gré. Elle le sentait reconquis, comme le cheval volé, et s’étant levée d’un élan:
—Embrassez-moi, mon promis! dit-elle fièrement.
Il l’embrassa, avec tout le bon de son cœur.