Les maisons regorgent bientôt. Il faut camper. On dresse des tentes. On habite les charrettes, les carrioles, les breaks, les tilburys, les calèches, les omnibus, le plus à l’écart possible, bien entendu, du campement des bohémiens.

Autour de la petite ville, toutes ces voitures, par centaines, forment une ville volante, posée là comme un vol d’oiseaux de passage autour du marais.

Et ce ne sont partout que des loqueteux, béquilleux, bossus, tordus, borgnes, aveugles, tous misérables de santé, boiteux, manchots, cancéreux et paralytiques, traînés ou se traînant, portés à bras ou à brancard, les uns avec des bandages sur la face, d’autres montrant des plaies vives dont on se détourne.

Un tel, qui a été mordu par un chien enragé, erre d’un air sournois, tourmenté d’une inquiétude et d’une espérance folles, car le pèlerinage aux Saintes est particulièrement efficace contre la rage.

Toutes les disgrâces sont ici représentées. Tous les enfants de Job et de Tobie se sont mis en route pour trouver l’ange guérisseur et le poisson miraculeux.

Une foule bariolée grouille, sur la place des Saintes, au plein soleil; et, dans les rues étroites, sous l’ombre lumineuse des tendelets. De temps en temps elle se divise, avec des cris, devant quelque gardian à cheval qui passe, fier, sa promise en croupe lui enlaçant la taille.

Çà et là , des éventaires chargés de chapelets, de saintes images, de couteaux catalans, de foulards aux couleurs éclatantes, se dressent comme des îlots au milieu du flot des promeneurs, et toute la marchandise est teintée, en rose ou en bleu tendre, par l’ombre transparente des grands parasols fixes qui l’abritent.

On entend, sous les tons perçants, envolés en arabesques, d’un galoubet, le tambourin bourdonner sourdement en cadence, à l’intérieur d’un cabaret, où dansent des filles du pays, en costume provençal, aux dents blanches sous des lèvres sensuelles, à la peau fauve, très semblables à des Mauresques, petites-filles de quelque pirate sarrasin, ravageur de plages ligures.

Le soleil est joyeux. Le «monde» est endimanché. Sur cette plage de fièvre où tout un peuple accourt demander aux saintes Maries la santé du corps, ce soleil si gai est dangereux. Et c’est ici comme une fête, un bal d’hospice, donnés par des moribonds. Le diable peut-être tient l’archet. On le croirait, à voir les figures des bohémiens dont, malgré certains regards narquois, l’expression reste indéchiffrable.

Dans l’église aux murs noirs, sales, que tant de misères accumulées, de chair malade, de corps en sueur, emplissent d’une odeur infecte, on se presse autour de la balustrade en fer du petit puits, comme autour d’une fontaine de Jouvence. La pauvre cruchette verte, égueulée, humblement descend au bout de sa corde, va chercher dans le sable une eau saumâtre, qui, ce jour-là , paraît douce.