Tous appellent de toutes leurs forces, car il faut bien que les saintes entendent! Chacun crie de tous ses poumons, de tout son cœur, de tout son corps, on peut le dire. Le ciel est si loin! Les bouches s’ouvrent, béantes vers le haut, avec des torsions. Les veines des cous sont gonflées à éclater. Les muscles s’épaississent sur les visages où le sang afflue. Les frères, les fiancés, les maris, les mères, les pères des malades, profitent de leur vigueur pour appeler au secours, avec des hurlements de bêtes fauves blessées, tournées vers l’aube. Toute cette foule douloureuse, toute cette chair grouillante, entassée, malade, infecte, pousse un cri terrifiant de monstre qui souffre.... Et toujours la plainte suraiguë de quelque mère affolée domine ce tumulte féroce. Et, autour de l’église, pleine de l’appel sans nom de ces damnés de la terre, s’étalent, insensibles, le désert, muet, calme, la mer bleue, aux écumes gaies, la lumière.
Sous le soleil, sous les étoiles,
De vos robes faisant des voiles
(Vogue, bateau!)
Sept jours, sept nuits vous naviguâtes,
Sans voir ni trois-ponts ni frégates...
Rien que la mer et la grande eau!
—Saintes Maries! rugit le peuple, et chaque fois ce cri, poussé par mille poitrines, éclate, brusque et d’ensemble, comme une explosion unique!
Dieu, qui fait son fouet d’un éclair,
Pour fouetter le ciel et la mer,
Saintes Maries!
Amena la barque à bon port...
Un ange, qui parut à bord.
Vous montra des plages fleuries!
—Saintes Maries! mugit encore le peuple.
Et cette clameur d’appel, faite de tant d’appels, éclate comme un paquet de mer qui crève en bloc, aussitôt éparpillé contre une roche! Et de nouveau la voix de la jeune fille s’élève, monte au-dessus de tous ces êtres grimaçants qui vocifèrent.... Ne croirait-on pas voir une hirondelle de mer, toute blanche, pareille à la colombe de l’Arche, voler au-dessus des abîmes!
Vous pour qui Dieu fit ce miracle,
Voyez, devant son tabernacle,
Tous à genoux,
Souillés du péché de naissance,
Nous invoquons votre puissance...
Saintes femmes, protégez-nous!
Et, pour la dernière fois, l’appel monstrueux brise les poitrines:
—Saintes Maries!
Oh! ces mille, ces deux mille élancements de désirs fous, qui, d’un seul vol, s’enlèvent, claquant des ailes tous à la fois, pour retomber, morts, sur eux-mêmes!