Que diriez-vous, monsieur le curé, des pensées de Livette qui, pauvre être du monde où nous sommes! entre les Saintes et la diablesse, ne sait plus que devenir? N’a-t-elle pas raison de trembler? Car les châsses ont beau descendre, elles ne nous apporteront que des reliques mortes,—tandis que la magicienne est un être de chair et d’os, dont les pieds marchent, dont les yeux regardent.
Elles sont loin, bien loin de nous, dans le pays des rêves, des espérances surhumaines, par-dessus le ciel et toutes les étoiles, les âmes saintes qui ont pitié; aussi loin de l’homme que le paradis, les chastes épouses qui dans les aromates ensevelissent les crucifiés, tandis qu’elle est là , toujours toute prête, toujours armée contre le repos des âmes, la reine d’amour diabolique qui, ne cherchant que son caprice, se moque de tout!
Livette s’est troublée de plus en plus sous l’œil fixe de Zinzara, et en vain, au milieu d’un profond silence enfin rétabli, elle a essayé de reprendre l’invocation... Elle balbutie et s’arrête encore.
Un grand trouble alors se fait parmi la foule des assistants. Tous ces gens qui restaient muets afin d’écouter, dans la voix de la jeune fille, le chant même de leur âme, la secrète et pure prière qui est en eux et qu’ils ne savent pas dire, sont retombés, une fois de plus et plus désespérément, sur eux-mêmes, sur leur impuissance, au moment où Livette s’est tue... C’est juste à l’instant décisif, que leur interprète leur manque! Ils ont peur de leur grand silence, si contraire à l’élan de leur cœur! Il faut, pour qu’elle soit entendue là -haut, que leur prière soit proférée; et, saisi de la même pensée, chacun chante ou crie à sa guise, les uns reprenant le commencement, les autres la suite du couplet qu’ils savent par cœur ou qu’ils lisent dans le livre, d’autres récitant, au hasard, des lambeaux de litanies, ceux-ci le credo, ceux-là le pater, et jamais prière n’a fait devant Dieu pareil vacarme d’enfer, depuis que montent au ciel les cris discordants de toutes les douleurs des hommes.
De plus fortes que Livette seraient troublées comme elle, se sentiraient défaillir... Elle porte à son front sa main, pour retenir sa pensée qui lui échappe. N’est-elle pas cause de tout ce désordre? Que devient-elle donc? Elle a peur et elle a honte.
Au lieu de regarder en haut, de voir les saintes reliques qui à présent sont à mi-chemin de leur descente, elle ne peut s’empêcher de regarder fixement, elle aussi, en bas, la femme bohême dont le regard la pénètre.
Livette souffre beaucoup. Le regard de la gitane entre en elle et elle sent qu’elle ne peut rien. Il lui semble qu’une bête avec des dents rongeuses lui travaille le cœur. Au lieu de prier, elle écoute en elle de terribles pensées. Elle croit sentir la haine sortir d’elle avec les regards de ses yeux! Elle essaye d’en piquer au cœur cette mauvaise créature qui la nargue, là -bas. Est-ce qu’on ne la tuera pas, cette sorcière, cause de tout!... Ah! saintes Maries! quelles pensées en lieu pareil! en pareil moment!
Les châsses lentement descendent, et, au milieu des rugissements qui les accueillent, Livette, l’imagination surexcitée, croit se voir elle-même cramponnée à Renaud qu’elle supplie de lui être fidèle et bon, de ne pas aller vers cette femme; et comme il la quitte, elle saute au visage de la gitane, l’égratigne, s’acharne contre elle comme un chat.
Ainsi l’âme de la magicienne passe dans Livette.
Voici que déjà , sans s’en douter, elle se met à ressembler à son ennemie, à cette tzigane qui a sauté aux naseaux du cheval de Renaud, l’autre jour. Elle n’est pourtant pas de ces noires filles d’Arles qui ont dans les veines du sang d’Afrique et du sang d’Asie, cette petite blonde! N’importe, elle a aussi des fureurs de bête. L’amour et la jalousie sont en train de faire une âme de femme....