Les châsses descendent toujours; et, fiévreusement, sur son chapelet, Livette égrène les pater et les ave... Enfin, patience! au lendemain de la fête, elle le sait,—les bohémiens quitteront la ville!... Encore deux jours et son supplice sera fini.

En attendant,—elle prend devant les saintes cet engagement,—elle ne donnera pas à Renaud la joie de se montrer à lui jalouse comme elle est, et ce n’est que plus tard,—la Zinzara partie, bien loin, sans aucune chance d’être retrouvée,—qu’elle dira peut-être à son futur qu’il a menti, qu’il est un traître, puisqu’au lieu de la venger de la bohémienne, il a, au bout du compte, trahi avec elle sa fiancée, car il l’a trahie, puisqu’il n’est pas là !... Elle le lui dira alors, non plus par passion, mais pour le punir. Ce sera justice.

A force de se dérouler par petites secousses, les cordes ont amené les reliques presque à portée des mains qui s’élèvent au-dessous d’elles.... Alors la foule des misérables ne se contient plus. Tous veulent les premiers arriver à les toucher. Ceux qui sont déjà dans le chœur, au-dessous même des châsses suspendues, chancellent, refoulés par ceux qui du fond de l’église arrivent, se bousculant, s’écrasant les uns les autres, d’une pesée continue. Dans ce flot, Livette emportée ne voit plus rien, et n’a plus qu’une pensée: toucher, elle aussi, les saintes reliques!... Il faut cela, pour qu’elle échappe à l’influence du regard que lui a jeté la femme noire. Elle va enfin conjurer le sort qui est contre elle depuis le jour où elle a vu cette sorcière pour la première fois! Mais arrivera-t-elle?... Livette se sent saisir à la taille par deux bras solides. Elle se retourne: c’est Renaud! Il vient d’entrer dans l’église avec deux autres gardians, ses amis. Ces trois jeunes hommes, tout brûlants de la lumière du dehors, bien sains et bien forts parmi cette foule de malades, ont l’insolence, involontairement cruelle, de la beauté, de la vie elle-même. Ils dégagent la jeune fille, l’entourent... elle peut respirer.

—Vous voulez toucher les châsses, demoisellette?

Et sans grand effort, sans pitié, fendant au-devant d’elle cette foule de souffreteux, ils se font faire passage. Livette se dépêche, elle approche, et Renaud, la saisissant par la taille, la soulève comme un enfant, si bien que, la toute première, elle a touché les saintes châsses!

Protégée toujours par les trois garçons, devant lesquels il faut bien qu’on s’écarte, et sans plus songer,—pauvres vous! c’est la loi du monde,—aux malheurs sans nombre et sans nom dont elle est entourée, elle s’en va contente! La paix lui est rentrée au cÅ“ur. Son Renaud est là près d’elle. Tout ce qu’elle craignait n’est donc qu’un rêve?

—Ah! c’est bon, le dehors! dit-il en respirant à pleine poitrine.

—Oui, mais les cierges, Renaud, que, selon ma promesse, vous devez brûler à l’église, quand les allumerez-vous?

—Oh! j’ai devant moi, lui répondit-il, un jour tout entier. Allons aux courses, maintenant.

XIX