Toutes ces choses, peu nouvelles sans doute pour la bohémienne, qui devait d’ailleurs connaître les courses tragiques de Madrid et de Séville, la laissaient indifférente. Son œil ne s’allumait pas; il regardait, morne, vague, comme celui des génisses.

Les «amateurs» jouèrent avec quelques taureaux. Ils n’étaient pas méchants. On en prit un par la queue. Une farandole entière s’y attacha... bientôt dispersée. La course jusqu’ici n’était pas belle, mais elle était amusante.

Derrière la porte vitrée du café, ouverte sur le cirque même, quelques buveurs vidaient bouteille et fumaient, tout en jouissant du spectacle. La porte était protégée par un rempart de tables renversées, leurs quatre jambes en l’air passées au travers d’un enchevêtrement de chaises dépaillées.

Tout à coup, le taureau, bousculant tables et chaises, mit en fuite les buveurs: il avait passé sa lourde tête au travers d’un carreau de vitre.... Le café retentit de joyeux cris d’alarme. Les charrettes du cirque furent secouées d’un piétinement de joie; les bordages en furent décloués par des mains en délire; les gens qui se trouvaient aux fenêtres des maisons basses agitèrent les volets à grand fracas de gaieté. A voir rire les groupes entassés sur les toitures on put craindre un écroulement. Ainsi fut applaudi le taureau folâtre. La bohémienne seule ne riait pas.

Un grand coffre à avoine était là , exprès peut-être, dans un coin du cirque. Un très vieil homme, demeuré farceur, armé d’un vieux parapluie rouge, souleva le couvercle, entra dans le coffre, ouvrit son parapluie d’un rouge éclatant. Le taureau se précipita.... Le vieillard laissa retomber le couvercle. Parapluie et coffre se refermèrent en même temps sur la tête chauve qui riait. L’hilarité du public fut portée à son comble. La bohémienne ne parut pas amusée par la facétie du vieillard.... Elle ne rit pas non plus quand on planta au milieu du cirque un mannequin que le taureau emporta sur ses cornes et lança à toute volée au milieu des spectateurs; et elle ne sourit même pas quand, une fenêtre du rez-de-chaussée s’étant ouverte, on vit, derrière les barreaux de fer, un tout petit enfant sur les bras de sa mère agacer l’animal en fureur. A travers la grille, il tendait en riant son joujou, un petit moulin de carton, dont l’aile, en papier rose et bleu, tournait au souffle du monstre.

Puis vint un épisode tragique. Un homme, «un amateur», atteint par les cornes aiguës; la cuisse percée de part en part; le premier mouvement de fuite lâche des autres lutteurs; le retour des vaillants qui vinrent distraire le taureau, l’attirer contre eux, pendant que l’homme était emporté chez lui, accompagné des cris aigus de sa femme et de sa fille.

Enfin, cela devenait sérieux. A ce moment, on annonçait la ferrade.... Et tout de suite après aurait lieu le jeu des cocardes, qui consiste à arracher une cocarde fixée par une ficelle entre les deux cornes du taureau. A la main ou avec un crochet, le coureur casse la ficelle, arrache la cocarde.... Crac, un tour sur lui-même, et le vainqueur a gagné l’écharpe!

La ferrade est un travail, tourné en jeu, qui consiste à marquer au fer rouge les bioulets au chiffre du maître.

Un jeune taureau ayant donc été lâché dans l’arène, Renaud marcha à lui et, comme la bête s’élançait, il l’évita adroitement en pivotant sur lui-même. Le taureau s’étant alors arrêté court, Renaud le saisit aux cornes.

Par ses deux poings, serrés comme des nœuds d’acier, l’homme, attaché à la bête, fut un moment traîné tout debout sur l’arène que ses semelles fortes égratignaient, creusaient en rubans. On battit des mains. Le taureau, tête basse, devint immobile. Renaud, les deux jambes écartées, un peu infléchies, les deux pieds rivés en terre, portait tout le poids de son effort à gauche. On voyait, sous la chemise du gardian, collée à sa peau par la sueur, tous les nœuds de son torse et de ses bras. La bête, de toute sa lourde force, tentait de se rejeter en sens contraire. Renaud brusquement lui céda, et le taureau, perdant l’appui de la résistance de l’homme, tomba sous un effort brusquement inverse. Voici que, haletant, il gisait, collé à terre, sur le flanc, de tout son long.