—C’est de bon ouvrage, voyez, dit-il, demoiselle.
Il se pencha, tout contre elle, pour regarder un point de la corde qui lui semblait un défaut; il se pencha, et une boucle de ses courts cheveux noirs toucha imperceptiblement les cheveux fous, presque pas visibles, qui faisaient comme un léger nuage doré au-dessus du front de Livette.... Et alors, il leur sembla à tous deux—si jeunes!—que leurs cheveux s’enflammaient, grésillaient tout bas comme une herbe fine qui prendrait feu, l’été, au soleil.... Ah! sainte jeunesse!
Alors, pour la première fois, Renaud songea à la fille. Jusque-là , il n’avait jamais vu en Livette que la «demoiselette».... Ils restaient inclinés tous deux, elle sur la corde qu’elle paraissait examiner attentivement; lui, sur les cheveux de Livette. Livette avait la «coiffure du matin», faite d’un petit mouchoir blanc qui enserre le chignon, et qu’on noue de telle façon que les deux bouts, formant oreillettes, se relèvent, creux et pointus, au sommet de la tête. Lorsqu’elles sont en grande toilette, les Camarguaises entourent le haut chignon, pris dans une fine coiffe blanche, d’un large velours, presque toujours noir, dont les longs bouts retombent inégalement derrière la tête, un peu sur le côté.
Il regardait donc, Renaud, les cheveux de Livette, blonds, clairs, mêlés de deux ou trois floques d’un or plus sombre—bien noués sur la tête, ondulés en petites vagues sur les tempes, très coquettement soignés, mais si jeunes qu’il s’en échappait à toute force quelques-uns, de tous les côtés, assez pour faire au-dessus de sa tête ce léger brouillard de lumière.
Il regardait la nuque jolie, ronde, où poussait cette chevelure comme une herbe ardente si frêle, si fine! et si longue et si vivace! Et la tentation d’y mettre ses lèvres l’attirait comme l’eau attire, après un jour de marche, dans une colline pierreuse, sans eau, le cheval de Camargue habitué aux pâturages mouillés.
Elle se sentit trop regardée.
—Partons! fit-elle tout d’un coup. Mon père a commandé que vous veniez au plus vite.
Renaud crut qu’il se réveillait d’un sommeil long, et d’un rêve. Il eut un sursaut. Sans une parole, il alla à Blanchet, lui ôta la selle de femme qu’il enferma dans la maison, lui mit la sienne, et sauta sur la bête que les moustiques à la fin impatientaient.
En croupe, d’un bond, aidée par la main vigoureuse du gardian, sauta après lui Livette, très amusée, et qui, d’un bras, entoura la taille de Renaud. C’est la mode des Camarguaises qui, toutes, les jours de fête, aux plaines de Meyran, aux Saintes-Maries ou ailleurs, arrivent «appareillées» sur le cheval de leur promis.
Le gardian enleva Blanchet au galop, lui rendit la main, et le laissa faire. Blanchet quitta le chemin battu, prit droit sa route vers le Château, à travers la lande dans le sable semé de salicornes arrondies en touffes rigides et voisines, inégalement espacées. La bonne bête volait au-dessus de ces plantes, effleurant à peine les tiges, retombant toujours entre les touffes, dans le sable mou, d’où pourtant, par habitude, elle retirait le pied sans effort, mesurant d’avance l’écartement des obstacles, galopant juste, d’un galop calculé et libre, changeant de pied à sa guise, se jouant de la difficulté, heureuse d’être laissée à elle-même.