Ah! oui, le sentier marqué par des piquets? Il est à gauche des piquets, le sentier! Ces pieux, elle ne les voyait pas, dans l’eau noire, montrer leur tête. Des crapauds étaient dessus peut-être, tournés vers la lune; des tortues, sur ceux qui affleuraient l’eau.... Mais non, c’étaient des herbes qui les recouvraient tous. Et les yeux de Livette se faisaient mal à force de s’ouvrir tout grands, dans la nuit, sur les choses vagues, et d’y vouloir lire.

Mais si Rampal l’avait trompée?

A un moment, il lui sembla entendre quelque chose de semblable à cette musique bohémienne qui avait fait danser les serpents... mais si faible!... C’était, pour sûr, dans sa tête malade... car, si c’était la vraie musique, toutes les couleuvres du marais en sortiraient pour danser aussi, toutes à la fois, sous la lumière de la lune!

Bah!... Pourquoi avoir peur? Est-ce qu’il y en a tant que ça, de ces reptiles, dans le pays? Ils n’aiment ni le sel des marécages ni le grand vent....

Elle tournait autour du marais, comme une mouette perdue en mer....

... Pour sûr, pour sûr, voici le passage, voici le sentier sous l’eau, les piquets qui le marquent! Il faut avoir, en marchant, les piquets à main droite....

Elle va faire un pas, et n’ose... mais voilà qu’un bruit de voix vient à elle.... Elle reconnaît deux voix!... deux!... à ne pas s’y tromper!... Et voici maintenant, pour sûr, le bruit métallique du tambour de basque, qui, tressautant sous la lune, à travers les roseaux, lui apporte au cœur la vision affreuse de la joie de l’autre!

... Elle ira donc. Après tout, puisque son malheur est certain, quand elle en mourrait, qu’importe! Ah! comme il serait puni, si, au petit jour, en sortant, il la trouvait là , noyée....

Elle fait un pas: elle enfonce! mais elle n’a pas crié... non! elle se tirera de là toute seule, il le faut. Elle saisit à pleins poings les herbes, les roseaux qui craquent.... Elle enfonce! Ah! mon Dieu!... est-ce qu’elle va mourir là ?... Ils seraient trop contents, tous les deux, de l’avoir tuée!... Il ne faut donc pas qu’elle meure! Elle ne veut pas, d’abord!... Elle se débat, et enfonce davantage. En soulevant un pied, elle fait du large à l’autre qui descend, descend, et la vase la gagne. Elle en a jusqu’à la ceinture; et pourtant elle ne peut s’empêcher de relever, l’un après l’autre, ses pieds, comme pour monter l’escalier imaginaire, l’échelle solide qu’elle rêve, qu’elle ne trouve jamais!...

A chaque effort vers en haut, elle descend plus bas; c’est horrible. Et dans ses mains trop petites elle ne prend pas assez d’herbes, pas assez de roseaux à la fois!... Tout cède, tout manque tout autour d’elle!... Comme ils cassent entre les doigts, les roseaux!... comme des fils de verre! Il lui semble que des bêtes froides frôlent ses jambes, ses mains... ah! oui, les couleuvres... les sangsues! Elle sera dévorée vivante, par les sangsues... Mais où donc est ce piquet, près du bord,—qu’elle a cru voir tantôt? Elle lâche les herbes qu’elle tient, et cela fait qu’elle enfonce davantage encore, toujours davantage. Maintenant, l’eau froide inonde ses seins, entoure son cou, monte vers sa bouche.... Lui faudra-t-il tout à l’heure boire cette eau sale?... Alors, elle se débat dans un dernier effort.... Ses cheveux dénoués s’enroulent à son cou, comme pour l’étrangler, mouillés, visqueux, froids... des couleuvres!... Elle se débat, jette ses deux mains en tous sens.... Le piquet de bois, solide, ferme, se rencontre sous une de ses deux mains.... Saintes Maries!... Elle le saisit, crispe ses doigts dessus, ne le lâche plus, y fait entrer ses ongles.... Elle ne le lâchera pas, même morte!... Mais son bras n’a plus la force de la soulever, et sa tête, qui se renverse, lui tourne, lourde... ses yeux se ferment.... Est-ce que c’est cela, mourir? C’est alors, en s’évanouissant, qu’elle a crié, la courageuse petite,—alors seulement. Et son cri sur le marais a passé comme l’appel des oiseaux d’hiver qui, éternellement, au-dessus de toutes les eaux du monde, cherchent un repos qui jamais ne se trouve....