Ce mauvais rêve, Livette le recommença plusieurs fois, pendant que les femmes du mas d’Icard s’empressaient, un peu trop bruyantes, autour de son lit. Enfin, le silence se fait dans sa chambre! Elle voit entrer son père, à qui elle ne veut rien expliquer.... On a fait dire à la mère-grand de ne pas s’inquiéter, qu’on reviendra dans trois jours seulement.... Livette demande à voir Renaud. Le père va le lui chercher. Elle ferme les yeux.
Elle croit se rappeler, maintenant, certaines choses qu’elle a éprouvées durant son sommeil de mort, dans la gargate, et qu’elle n’a pas retrouvées dans son rêve. Elle se sent soulevée par les bras de Renaud, et cela, enfin, c’est la chose désirée, après tout, la vie quand même, la protection de celui qu’elle aime; c’est la douleur de son ami sur elle, qui est morte.... Mais avant cela, un moment avant, n’a-t-elle pas senti sur elle l’influence d’un regard?...
... Entre ses paupières, son regard à elle filtre, voilé; il passe à travers ses cils qui lui semblent un grillage épais, et, devant elle, elle croit voir, debout, la gitane, la bohémienne de malheur! Oui, c’est elle, c’est bien elle. Elle est là , droite. Elle semble grande, très grande. Elle touche le ciel avec sa tête. Elle est sur le sentier qui conduit à la cabane. Elle revient à présent du rendez-vous.... Elle vient d’embrasser Renaud! Quand paraîtra-t-il, lui? Ne va-t-elle pas s’en aller, l’ombre noire de la sorcière, qui est là , toute droite? «Que veux-tu encore, sorcière? Ne vois-tu pas bien que je suis morte? Il faut que tu me croies morte.... Alors tu me laisseras, à la fin!... Elle sourit toujours, cette femme si méchante.... Ah! la voilà qui s’en va.... Comme son regard était lourd! Et comme elle était grande! Elle me cachait toute la lumière! Maintenant, je revois le ciel.... C’est toi, Renaud, c’est toi, Jacques, qui dans tes bras m’as prise comme morte?... Enfin, c’est toi!»
Ainsi criait, dans un délire qui l’avait ressaisie, la pauvre Livette. Mais, près de son lit, Renaud était assis, et, la face dans ses mains, il l’écoutait. Elle reprit: «C’est toi? tu me crois morte? et dans tes bras, vite, tu m’emportes, je le sens bien.... Mais pourquoi, en me voyant ainsi, ne pleures-tu pas?... Enfin, c’est toi! Je suis morte et je te sens, cependant! Tu me tiens. Ton cœur bat fort. Le mien ne bat plus.... Où donc étais-tu, méchant? Que lui disais-tu? Enfin, cela est passé!... Elle est donc bien plaisante à ton cœur, cette femme? Pourquoi ne viens-tu plus, les soirs, dans la maison de mon père? Il t’aime bien. La grand’mère est bonne. Vois-tu comme elle est encore fidèle à son mari, qui est mort?... Les gens de son siècle, comme elle dit, savaient mieux s’aimer. Est-ce vrai! le crois-tu, Jacques? Et si je meurs, ne garderas-tu pas mon souvenir, comme grand’mère celui de père-grand?... Pourquoi me fais-tu souffrir?... C’est donc fini d’aller à nous deux sous le grand aube? Notre joli banc de pierre sous les rosiers, il est triste à présent et seul comme une pierre de tombe!... Ah! si tu avais voulu! J’étais jolie, va, jolie, jolie! Et maintenant, je serai laide. Car j’ai fini de vivre, même si je ne suis pas morte.... J’ai fini, fini, fini!...»
XXV
Livette, transportée depuis bien des jours au Château d’Avignon, ne se relevait pas. Les fièvres, obstinées, revenaient. Rien n’y faisait.
Est-ce que vraiment, mon Dieu! elle était condamnée à mourir! et lui à le voir? Est-ce qu’il allait perdre cet avenir entrevu, de bonheur paisible, d’amour calme, dans le mariage? Cette joie, goûtée si peu de temps, d’avoir à protéger une femme mignonne, faible et chérie comme une enfant?—La douceur d’avoir une famille, cette douceur qu’il ignorait, l’orphelin, à laquelle il avait rêvé souvent comme à une chose de paradis, était-il condamné à ne pas la connaître, pour en avoir oublié le désir un seul jour? Cette image, chère aux gens de campagne, d’une cheminée qui, fumante sur le toit, semble leur dire, du plus loin: «La soupe est chaude, la femme attend, l’enfant appelle,» lui revenait parfois en l’esprit, et il soupirait profondément!
Le châtiment qu’il voyait venir ne lui paraissait pas proportionné à la faute. Il n’y avait pas de justice!
Quel est donc ce mystère, terrible entre tous: l’amour du cœur séparé de l’autre, et l’amour des sens plus puissant, quand bien même on reconnaît le premier comme certain et plus doux?
Entre la chapelle haute et la crypte souterraine de l’église des Saintes-Maries-de-la-Mer, sur le plain-pied de la vie humaine, le miracle vient-il toujours d’en bas? Et, si cela est, en est-ce moins le miracle? Qui de vous a sondé la vie? Qui peut dire: «Elle est injuste», ou: «Elle est inutile», ou bien: «Ce que je ne vois pas n’est point»? Qui dira si les souffrances de Livette ou de Renaud, leurs troubles et leurs efforts d’âme, tous les mouvements invisibles et inexprimables d’eux-mêmes (qui en sont inconscients) ne préparent pas des réalités d’esprit inconcevables à nos esprits? L’idéal, ce rêve du mieux, est la condition essentielle du développement matériel des êtres. Aucune force ne se perd; toutes se transforment: «Tout sert! disait le vieux berger Sigaud. Il faut de tout pour faire un monde!»