Renaud, par un effort désespéré, se ressaisit enfin.... Était-ce pour toujours? Il voulait le croire puisqu’il fallait que cela fût, pour la faire vivre.
Il ne voulait pas penser à l’autre. Il voulait se repentir. Il arrachait à chaque instant de lui, avec sa volonté,—comme une herbe avec la main—quelqu’un de ses souvenirs.... Il contait de gaies histoires, faisant semblant d’en rire le premier.
Il avait donc pour Livette une grande pitié; mais n’importe: il n’aurait pas fallu soulever une pierre bien grosse pour retrouver dans son cœur, à un endroit qu’il savait bien, la vipère endormie.
—Je mourrai, je mourrai! disait souvent Livette, mais je veux revoir la fête des Saintes. Je veux durer jusque-là . Tu me porteras sur les châsses, c’est là que je veux mourir. Et, à mon enterrement, je veux que les gardians, tes camarades, suivent à cheval,—promets-le-moi—avec leurs piques baissées vers la terre, comme des soldats que j’ai vus, en Avignon, un jour, porter ainsi leurs fusils en allant vers le cimetière.
Avec une sorte de gaieté, elle revenait souvent sur cette image de son enterrement, l’embellissait d’un détail, disant de l’air d’un enfant qui joue:
—Il y aura des lis, comme à la procession des Saintes lorsqu’on va bénir la mer; je veux beaucoup de lis!... C’est si joli, les lis blancs, si blancs! Ils sont si fiers sur leurs tiges, ils sentent si bon!
Cependant la saison tournait; les mois revenaient, tout semblables aux mêmes mois du passé, depuis des siècles.
L’été incendia le ciel, la mer et la terre, tirant des marécages jusqu’à la dernière goutte d’humidité, faisant flotter, dans l’air lourd qu’on respire, la malice des miasmes.
Les moissons se firent; puis les vendanges. C’était l’automne. Maintenant le rouge-gorge chantait dans le parc du Château d’Avignon. Les nuits redevenaient longues. Les feuilles tombaient. La tristesse de l’année recommençait.
Les boutons d’or avaient disparu. Le Vaccarès, desséché tout l’été, ne montrait plus au soleil son beau fond de terre gris de souris. C’était, de nouveau, une mer. Le ton léger, citronné, des ciels de septembre, s’était depuis longtemps caché sous les brumes montantes.