Les oiseaux de passage recommençaient à voler sur l’île miroitante, qui leur promettait des proies. L’aiglon accourait des Alpilles faire la guerre aux oiseaux pêcheurs. Et dans les nuits bourdonnantes de pluie et de rafales, les cigognes et les grues, les oies, qui là -haut, dans le noir mouillé, s’avancent en triangles, poussaient des cris pareils à des cris d’alarme.
Les douleurs de Livette s’aigrissaient. Elle passait toutes ses journées assise près de sa fenêtre.
Un soir que Renaud veillait à côté d’elle, en silence (une lampe éclairait faiblement la chambre), pendant que la grand’mère et le père Audiffret dînaient dans la salle basse, Livette, tout à coup, se leva toute droite, puis recula, en criant:
—La voici! la voici! non! non! ne la suis pas! Je ne veux pas! non, non, Jacques!
Renaud, debout lui aussi, regarda Livette d’un œil égaré; puis, ayant suivi la direction de son regard, il se mit à trembler. Dans le cadre de la fenêtre, un spectre pâle, incertain, mais très reconnaissable, la bohémienne... était là !... A peine l’eut-il reconnue, qu’elle disparut, en lui faisant un signe d’intelligence:
«Viens!»
Ce n’était pas une vision de la malade puisque, lui aussi, il avait vu!
En tous deux peut-être l’île fiévreuse avait mis le poison de ses miasmes. La semence de la fièvre fourmillait et fleurissait en eux. Le mal des paluns mettait dans leur cerveau, comme dans un miroir trouble, l’image éternellement répétée des choses plaintives du désert, auxquelles se mêlait la forme de leurs pensées.
—N’y va pas! n’y va pas! mon Jacques!
Sur ses genoux, Livette se traînait à terre, suppliante, secouée de sanglots, s’accrochant des deux mains à la veste du gardian....