Bernard seul a vu le duel et n’en a rien dit; mais les gens du désert le savent; ils ont deviné.
Renaud, après cela, est devenu, lui aussi, comme un fantôme.
Par tous les temps, été, hiver, pluie et soleil, on l’aperçoit, ici ou là , au bout des horizons camarguais, droit et triste sur son cheval, son trident au poing....
Il regrette Livette. Il aime Zinzara. Il ne pleure que sur lui, le malheureux! Il a perdu le paradis des tendresses entrevues et l’enfer savoureux des amours sauvages qu’il a goûtées. Il n’a rien. Il lui semble que la mort de Livette, qu’il se reproche, le laisse libre de se ruer à sa passion pour l’autre, mais l’autre est absente,—et, absente, elle le torture avec autant d’acharnement que le jour où, attachée aux crins de son cheval, elle le bravait d’insultes, le poignait de désirs, sans qu’il osât la secouer, la fouler à terre, ni la prendre.
Son souvenir est sur lui comme l’œstre obstiné à revenir sur la trace saignante de sa piqûre. Il se secoue en vain: il ne peut pas s’en débarrasser. Renaud aime Zinzara; il la veut sans espérance, et, dominé par ce désir unique, il n’en éprouve plus aucun autre, en sorte que la puissance de sa jeunesse s’accumule en lui et l’affole.
Les maisons amies, les lieux de fête où il accourait autrefois ne l’intéressent plus, parce que le seul être qu’il cherche ne peut pas s’y trouver. Le désert, peuplé jadis pour lui d’espérances, lui est vide maintenant. Les chemins qui s’y croisent ne mènent plus pour lui nulle part.
Il s’est surpris parfois, dans les nuits, à mugir avec ses taureaux, à travers le vent qui les tourmente, vers les horizons perdus. C’est un possédé. Un démon l’habite.
Quand, las d’errer et d’être à cheval, il veut s’étendre enfin un jour et dormir, il gagne la cabane de ses amours, au milieu de la gargate, et là , bien sûr de sa solitude, il se vautre comme une bête dans sa rage d’être seul. Il ressort un matin de sa retraite, plus défait, plus misérable, plus poursuivi de visions que jamais.
Il croit voir par instants, sous les sabots de son cheval, Livette, suppliante, folle, les mains tendues... mais il donne de l’éperon et il passe.... Un cri terrible le suit partout.
Il marche vers un autre spectre qui, là -bas, à l’autre bout de l’horizon, l’appelle.... Il dit, à qui veut l’entendre, qu’il est venu d’Égypte où il était roi, et qu’il y retournera un jour, le roi de Camargue.