Son esprit fou semble maintenant l’esprit même de la lande sauvage. Il croit voler en cercle avec les oiseaux du marais qui pleurent dans la bruine. Le mistral fouette ses ailes. Quand le vent passe dans ses cheveux, il plaint la pauvre herbe de la steppe que le mistral torture.

C’est en lui-même que bourdonnent toutes les lamentations des roseaux, des eaux, des marais, des fleuves, et toute cette grande rumeur gémissante est sans cesse traversée en lui par un cri—oh! si déchirant!—le cri de Livette!

Comme le clocher de l’église des Saintes est plein de hiboux, son cœur est plein de ses remords de chrétien; et la bonté du curé pour lui ne les chasse pas.

Quand il arrive devant la mer, l’envie, bien des fois, lui vient de pousser son cheval, sanglant sous l’éperon, vers le grand large, toujours, toujours, jusqu’à ce qu’il se perde là -bas, du côté de ce pays, vaguement rêvé, d’où viennent les saintes et les bohémiens... mais quelque chose l’arrête; sa destinée le retient; il appartient à son royaume!

S’il a ressenti une heure de paix, ce fut un matin, où parmi les cauchemars habituels que lui inspirait le souvenir de Zinzara, il a vu, dans un bon rêve, Livette, souriante, vêtue de blanc, des lis aux mains, pareille aux saintes des tableaux d’église, et lui disant: «Je t’ai pardonné. Pardonne-toi.»

Le répit n’a pas duré, car il ignore, le bouvier, que l’excès du repentir est un crime, lorsqu’il en arrive à sécher dans l’homme les sources de la volonté, qu’il stérilise les champs d’action, qu’il barre les voies du mieux faire.

Le pardon de soi-même, à l’heure utile, après les justes pénitences, est un des secrets de la sagesse des hommes; puisque, sans cela, la première faute, entraînant le désespoir définitif, dispenserait à tout jamais de tous les courages.

C’est l’avis de M. le curé, que Renaud écoute en confession, sans l’entendre.

Il souffre donc sans cesse, en attendant l’heure d’apaisement. Il est pareil à ces gîtes, abandonnés des pâtres et des troupeaux, à ces «jass» du désert, tout noirs d’un vieil incendie, et entourés de ronces à l’endroit même où fleurissaient quelques rosiers jadis. Il est pareil encore aux agaves qui, après avoir poussé si haut la tige fleurie de leurs amours, pourrissent aussitôt sur place, dans la désolation.

Le rêve où Renaud a vu Livette, M. le curé, à plusieurs reprises, le lui a expliqué, mais toujours inutilement.