La grand’mère appelait du seuil de la porte:

—Livette! Livette!

Sa voix leur arrivait comme plaintive, caressante, un peu triste, du bord de la grande plaine qui élevait aussi dans l’obscurité, vers les étoiles, vers la vie, vers l’amour, un long appel mélancolique. La voix des nuits sur la plaine se répand et monte tranquille sans se heurter à aucun écho, triste d’être seule dans trop d’étendue.

Et autour des amoureux qui regagnaient la ferme, dans les vergers, dans le parc, s’élevait bientôt, à mesure que croissait la nuit, l’assourdissante clameur des grenouilles, tapage puissant qui est le total d’une addition de bruits faibles, énorme brouhaha, fait de menus coassements inégaux qui, accumulés, s’écrasant l’un l’autre, arrivent à n’être plus qu’un tumulte régulier, pareil au ronflement continu d’une cataracte.

Et au milieu de cette formidable clameur d’éternité, faite des milliers de voix des toutes petites rainettes amoureuses, traversée d’un cri de courlis ou de héron en chasse, accompagnée du bourdonnement des deux Rhônes, et du battement de la mer,—les amoureux, émus l’un de l’autre, n’entendaient rien que le battement calme de leurs deux cÅ“urs.

Et à mesure que le temps passait, l’amour grandissait en eux, accru du souvenir de toutes ces heures vécues ensemble.

Renaud n’était plus seulement Renaud pour Livette, mais l’être par qui elle éprouvait la vie, à travers qui lui venait ce grand souffle de toutes les choses, des horizons de terre et de mer, cette émotion d’être, ce désir d’avenir, d’accroissement, ce flux d’espérances vagues, qui est l’amour et qui fait l’intérêt de vivre.

Et maintenant, si on eût voulu arracher Jacques à Livette, elle en serait morte, et celui qui aurait voulu prendre à Jacques Livette, en serait mort, oui, mes amis, encore plus sûrement.

C’est une belle et bonne chose que l’amour soit sans cesse occupé à rajeunir le monde,—et le rossignol, comme les grenouilles, ne se lassent pas de le répéter.

VI