Elle n’avait pas prémédité son agression, et sa première pensée avait bien été de ramasser quelques pierres pour les lancer, y étant adroite, à la tête de Renaud.... Mais elle n’en avait pas trouvé. Alors elle avait continué sa marche en avant, sans savoir ce qu’elle allait faire, mais certaine d’avoir à faire quelque chose contre ce chrétien insolent.

Puis, dès qu’elle avait senti fraîchir hors de l’eau sa belle poitrine nue, elle s’était dit à elle-même, en sa langue mystérieuse, pleine d’images et de mots cabalistiques, que si une sainte avait pu payer, rien qu’en lui montrant sa beauté toute nue, un batelier son ami,—une païenne pouvait bien, par un moyen pareil, châtier un bouvier brutal, car l’amour, c’est l’herbe à sorcier, c’est la douce-amère, la plante aux deux saveurs, baume et poison à la fois; et la femme est amère comme l’eau salée de la mer, effroyable comme la mort, et ses mains sont des chaînes plus fortes que le fer, et tout son être est redoutable comme une armée!

Elle qui était brune, presque noire de peau à côté de la blancheur des blondes, ne pourrait-elle pas commander, si elle le voulait bien, à cet amoureux de la pâle Livette? En vérité, pour qu’il fût infidèle à sa blonde fiancée, que fallait-il autre chose que se montrer à lui, et ne pouvait-elle pas le faire sans avoir l’air d’y songer? Assurément, insultée par ce chrétien, elle pouvait feindre d’en oublier, de colère, sa nudité, et l’attaquer avec cette nudité même!... Non, non, il n’était pas besoin de philtres, de paroles magiques, de flammes allumées la nuit, à la lune nouvelle, sous les trépieds où bouillonne l’eau du marécage, pleine de couleuvres, pour ensorceler celui-ci!... Elle sortirait de l’eau, nue et belle comme elle était, et le démon, à son ordre, ferait le reste!... Qu’était-ce que des cailloux lancés contre un homme jeune, à côté de la puissance qui s’échappait d’elle-même?... Oui, c’était là le charme des charmes. Elle le savait,—étant sorcière tout comme une autre, la femme! C’est le désir de son corps qu’elle allait jeter en lui comme un mauvais sort; dont elle allait l’empoisonner... et ensuite, tranquille, elle regarderait les ravages du poison.

Elle s’était donc avancée, petite et formidable, la reine! Elle savait aussi qu’autrefois, au temps des païens d’Europe, une déesse, une immortelle, était sortie de la mer, en avait jailli, blonde et nue, comme une fleur merveilleuse, et que, debout sur les eaux bleues, ses pieds dans une coquille de nacre, elle avait longtemps commandé aux hommes,—avant le règne du Christ Jésus.

Renaud, se retournant sur sa selle, vit la bohémienne, toujours toute nue et debout, qui étirait ses bras au soleil, comme si elle eût voulu, de loin encore, étonner et fasciner de sa beauté, le fiancé de Livette.

Le soleil avait disparu derrière la ligne d’horizon, et c’est sur un ciel de cuivre rouge que se profilait en noir la silhouette de la femme nue, plus mystérieuse dans le crépuscule.

VIII

Des Saintes, où il allait demander combien il devrait amener de taureaux pour sa part, le jour de la fête, Renaud regagna tout de suite le Château d’Avignon.

Il avait hâte de revoir Livette, d’oublier près d’elle la scène de la journée, à laquelle, malgré lui, son esprit revenait toujours.

Quatre ou cinq lieues, et il fut rendu.